Le Corbusier : quatre instantanés

Il y a quelque temps, j’ai reçu en cadeau quatre photographies sorties d’un appareil Polaroid de type « Image System E ». Réalisées par un ami photographe, ces instantanés capturent de manière très fugace, quelques lieux de la villa Savoye de Le Corbusier (1928-1931). Au-delà du plaisir de posséder ces objets très fragiles que sont les tirages « à la minute » selon un procédé couleur très complexe mis en forme en 19621, c’est aussi le rapport de la photographie à Le Corbusier que cette série engage, ce dernier étant « sans doute le premier architecte à avoir compris qu’image, concept et message étaient totalement interdépendants »2

vue de la terrasse et du solarium ©jmlandecy

Une première prise de vue reprend le cadrage d’une célèbre photographie de Marius Gravot3, datée 1931, l’année de livraison du bâtiment et d’un format horizontal. Ici la proportion diffère – 9.2 x 7.4 cm., sur un fond carré de 10 x 10 cm. – car c’est l’appareil à développement immédiat qui dicte le cadrage : la rampe ne peut apparaître, mais son reflet l’ajoute à la composition, des rideaux sont toujours suspendus derrière les grands vitrages coulissants4. Le photographe s’est agenouillé et s’est légèrement éloigné par rapport à l’original, la pluie qui vient de tomber est présente, les flaques qu’elle a formées sur les dallettes du sol de la terrasse permet un reflet supplémentaire dans l’image. Tout est pensé pour ne pas « monumentaliser » un sujet devenu depuis sa création une icone5 : le grain, les imperfections, l’imperceptible flou du tirage y participent.

vue de la salle de bain ©jmlandecy

Une deuxième photographie prend le parti de positionner l’objectif presque dans l’axe perspectif de la baignoire mettant en scène le banc qui prend le profil de la chaise longue LC46. Un rideau blanc invite à la notion d’intimité, un reflet du paysage s’insinue sur les pâtes de verre dans un interstice entre le tissu pendu et la paroi. Ici tout est matière carrelée, avec seulement trois couleurs le blanc, le bleu et l’anthracite. Comme sur les deux autres clichés de ce quadriptique, seul l’espace est présenté, l’humain étant absent. 

Dans les années 1930, lors de la diffusion de la célèbre villa dans les journaux et revues, les photographes suivent le mouvement artistique de l’époque avec « des signes quasiment fortuits de ce qu’Ozenfant nommait une obsession (qui) sont en effet donnés par des photographies prises notamment dans (…) la villa Savoye, images de natures mortes inattendues : les objets-types les plus usuels – chapeau, paire de lunettes, pot, théière, etc. – étaient sciemment disposés, pour la circonstance de la photographie, sur des paillasses ou des tables – paillasse de la cuisine (…) de la villa Savoye, table en toiture de la villa Savoye, etc. »7. Grâce au natif de La Chaux-de-Fonds, l’art de la photographie, appliqué à sa propre production architecturale, s’inspire aussi partiellement du purisme, cette tendance de la peinture non figurative dont il fut l’un des instigateurs au début du 20e siècle8.

vue de la rampe entre le rez-de-chaussée et le premier étage ©jmlandecy

Soixante ans plus tard, on sait que « la photographie contemporaine (a) reçu en legs de la photographie d’architecture certains côtés un peu statiques et une tendance à se désintéresser des êtres vivants, à éliminer radicalement le trop-pleins d’humains »9. Pour comprendre ce parti pris, il faut se remémorer que ce 16 juin 1990, le jeune photographe, alors étudiant en architecture à Paris-Belleville dans l’atelier UNO dirigé par Henri Ciriani, pose devant une maison d’un blanc immaculé. Elle vient d’être rénovée pour une énième fois, loin des clichés affligeants aperçus quelques années auparavant, où le chef d’œuvre du Mouvement moderne était recouvert de tags et laissé dans un abandon que seul un défaut d’entretien de ses anciens propriétaires avait pu engendrer. Cette situation ne va pas sans rappeler l’état tout aussi délabré dans lequel le sanatorium « Zonnestraal » de Jan Duiker et Bernard Bijvoet (Hilversum, 1926-1928) avait sombré, dans les mêmes années, et que j’avais visité en 199310.

détail de la terrasse ©jmlandecy

La photographie devient alors un passeur entre ce qui fut et ce qui est. Mais ce médium possède aussi, comme en architecture, une forme d’obsolescence, ce d’autant plus lorsqu’il s’agit d’originaux sans négatifs dont la mise en contact avec les rayonnements solaires ne fait qu’en aggraver la durabilité. Il ne me reste donc qu’à bien conserver ces quatre prises de vues reproduisant cette grande architecture qu’est la villa Savoye et dont Leon Baptista Alberti, résume parfaitement, 450 ans avant les qualités suprêmes : « la beauté est l’harmonie, réglée par une proportion déterminée, qui règne entre l’ensemble des parties du tout auquel elles appartiennent, à telle enseigne que rien ne puisse être ajouté, retranché ou changé sans le rendre moins digne d’approbation »11.

Photographe : Jean-Michel Landecy, Genève

Voir aussi https://architextuel.ch/le-corbusier-une-exposition/ 

Notes :

1) « En 1962, Edwin H. Land, président de la Polaroid Corporation de Cambridge, annonce que son procédé de photographie à la minute en noir et blanc venait d’être adapté à la couleur grâce au film Polacolor », https://fr.wikipedia.org/wiki/Appareil_photographique_instantané, consulté le 12.02.2026.On sait que Robert Mappelthorpe utilisait beaucoup le Polaroid, de même qu’Andy Wahrol pour la préparation de ses portraits en sérigraphie.

2) Norman Foster, « Préface, in Nathalie Herschdorfer, Lada Umstätter (dir.), Construire l’image Le Corbusier et la photographie, Éditions Textuel, Paris, 2012, p. 13.

3) Cette prise de vue emblématique se trouve en page 23 des œuvres complètes (volume 2, 1929-1934), Édition Girsberger, Verlag für Architektur Artemis, Zurich, 1984 (1964).

4) Les rideaux des années 1990 ont été ajoutés peu avant le passage du photographe pour les besoins d’un tournage cinématographique.

5) La villa est devenue monument national en 1961.

6) La chaise longue LC4 a été conçue par Le Corbusier, Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret en 1928, soit au début de la construction de la villa Savoye.

7) Jacques Lucan, Composition, Non-Composition Architecture et théories, XIXe – XXe siècles, Presses polytechniques universitaires romandes, Lausanne, 2009, p. 406.

8) Voir Philippe Meier, https://architextuel.ch/le-corbusier-une-exposition/.

9) Jean-Christoph Blaser, « Le modernisme à distance : approches contemporaines », in Nathalie Herschdorfer, Lada Umstätter, op. cit., p. 143.

10) Le sanatorium a été restauré en 2003 par Wessel de Jonge, Hubert-Jan Henket. Voir aussi Philippe Meier, « Ruines du Mouvement Moderne », in Archimade n°43, GPA, Lausanne, mars 1994, pp.14-17.

11) Leon Baptista Alberti, De re aedificatoria, Livre VI, Éditions du Seuil, Paris, 2004 (1485), p. 279.

l’appareil ayant servi à photographier la villa en 1990 ©jmlandecy

Publié par

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de trente-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes qu'il a fondée. Il a été professeur de théorie (2015-2025) et de projet (2018-2025) à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL (1990-2000, 2004-2005) ainsi que dans plusieurs universités françaises (2003-2008). Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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