« When the horizon is in the middle, it’s boring as shit! » (1)

Dans toutes les professions, et encore plus dans celles liées à l’art ou l’artisanat, la notion de maître est présente dans la formation: compagnons des métiers d’art, maîtres d’atelier de peinture, de sculpture ou d’architecture, grands réalisateurs du septième art, ils ont tous, par leur savoir, leur comportement ou leur personnalité, eu un impact profond sur le cursus des plus jeunes. Dans le monde de la sculpture, chacun a en mémoire le parcours de Camille Claudel dans sa relation tourmentée avec son maître Auguste Rodin qui dira d’elle : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle» (2). Dans le monde du cinéma, l’influence de Jean-Luc Godard n’est plus à rappeler tant elle fut grande sur des metteurs en scène majeurs comme Scorsese, Tarantino ou Jarmush, que ce soit par ses films, ses écrits ou ses déclarations publiques. En architecture, les grands professeurs de l’époque Beaux-Arts étaient capables d’envolées lyriques devant une assistance souvent fascinée par la figure tutélaire du maître. Certains se souviennent d’Eugène Beaudouin, directeur des études d’architecture à l’École d’architecture de l’Université de Genève (EAUG), auteur de «brillantes critiques [quand il s’agissait] davantage d’un cours magistral que d’un échange ou d’un dialogue entre enseignant et enseignés (3) ». À l’école polytechnique fédérale de Zurich, dans les années 1960, le professeur Werner Œsli passait avec sa cour d’assistants devant les centaines de projets d’étudiants de première année souvent sans un commentaire, mais soudain s’arrêtait pour une critique remarquable si le projet l’intéressait, ou était capable de railler avec humour certaines propositions jugées ineptes, marquant les esprits (4). Dans ces mêmes années, on citera encore brièvement : les célèbres paroles, accompagnées des croquis au tableau noir de Louis I. Kahn lors de sa conférence « Silence and Light » à l’Auditorium maximum de l’École polytechnique de Zurich en 1969, qui ont marqué une génération d’étudiants (5) ; les aphorismes de Luigi Snozzi dont la pertinence résonne encore aujourd’hui aux oreilles de ceux qui les ont bien assimilés ; plus récemment, les esquisses sur des mètres de calque déroulé qu’effectuait Patrick Berger à l’EPFL dans un silence de cathédrale avant qu’elles ne soient affichées puis commentées par le professeur pour le grand bonheur de l’assemblée.

La scène finale du film The Fabelmans, lorsque John Ford, génialement incarné par le réalisateur David Lynch, dit au jeune Samuel, double cinématographique de Steven Spielberg (6), « quand l’horizon est au milieu c’est ennuyeux à mourir » (7), explicite à merveille ce moment magique de transmission de connaissance, celui qui jalonne les par- cours de tous ceux qui sont réceptifs aux paroles de leurs aînés. Le montage montre de manière ô combien subtile le comportement un peu naïf et perdu de l’un, la dureté feinte de l’autre, le remerciement du jeune et la tendresse du vieux maître qui lâche finalement un «my pleasure» à son cadet.

Les biographies des grands artistes, anciens ou modernes, sont émaillées de ces moments sublimes où une parole, un acte, un dessin marquent à jamais la pensée de celui qui va peut-être devenir lui-même formateur d’une future vocation. Les Vite de Giorgio Vasari furent un des premiers réceptacles de la grande histoire de l’art (8). Parmi les anecdotes les plus célèbres, celle de Giotto ayant peint une mouche sur un portrait commencé par son maître Cimabue, lequel reprenant le pinceau essaie de chasser de la main ce qu’il prend pour un réel insecte. À l’aune d’une période où l’omniprésence numérique envahit des écrans sans âmes, puissent se poursuivre encore longtemps ces contacts uniques empreints de grâce culturelle entre deux êtres humains, quand l’instant devient un jalon mémoriel tant l’émotion est puissante.

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Le présent article n’a eu aucun recours à l’« intelligence artificielle » ou tout autre moyen d’aide à la rédaction.

Notes

1) «Now remember this: when the horizon is in the bottom, it’s interesting; when the horizon is at the top, it’s interesting ; when the horizon is in the middle, it’s boring as shit ! » (Réplique de John Ford interprété par David Lynch au cours de la dernière scène du film The Fabelmans, de Steven Spielberg, 2022.) 

2) Monique Laurent, Rodin, Chêne/Hachette, Paris, 1988, p. 76. 

3) Jacques-Xavier Aymon, «Enseignements des domaines du bâti et de l’environnement », Interface n° 37, FAI, Genève, 2022, p. 8. 

4) Souvenirs de Patrick Mestelan, architecte et professeur à l’EPFL (1990-2012), ancien étudiant de Werner Œsli à l’EPFZ, recueillis par l’auteur le 1er septembre 2023.

5) Voir à ce sujet, Patrick Mestelan, Louis I. Kahn, Silence and Light: actualité d’une pensée, Cahiers de théorie, no 2-3, 2000.

6) Dans une interview de 2011, Steven Spielberg relate à John Favreau sa propre rencontre avec la légende du cinéma américain. Voir https://www.youtube.com/watch?v=hHHB- dKUqj6U (consulté le 15.01.2024).

7) Voir la note 1.

8) Giorgio Vasari, Les Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes (Le Vite de più eccellenti pittori, scultori e architettori), première édition en 1550 par Torrentini. Parfois fausses, les anecdotes relatées dans l’ouvrage de Vasari reflètent néanmoins une certaine forme de réalité, parfois emphasée par l’auteur.

Ce texte a préalablement été publié dans une forme légèrement différente dans l’ouvrage : François Joss, « OMBRES & LUMIÈRES – Un regard croisé entre le cinéma et l’architecture », EPFL Press, Lausanne, 2024.

dessin de françois joss illustrant ‘the fabelmans’, steven spielberg, 2022

Un mur

Depuis fort longtemps, probablement depuis que je suis entré par une petite porte académique dans le monde de la conception de l’environnement bâti, j’ai toujours été attiré par les murs. Qu’ils soient petits ou grands, courts ou longs, modestes ou célèbres, leur présence matérielle évoque toujours quelque chose d’émouvant à mon esprit : l’enceinte en marbre blanc du Campo Santo à Pise, les murs en pierres sèches des Franches montagnes, les « Free standing walls » en travertin de Mies van der Rohe à Barcelone ou les plaques en acier oxydés de Richard Serra dans les vallons d’Otterloo. A cette fascination durable, il est peut-être temps de donner un sens et me demander le pourquoi de ce profond ressenti.

C’est certainement tout d’abord une question de géométrie, la présence d’une pensée abstraite, celle unique d’Homo sapiens sapiens, dans un univers où tout est courbe, même l’horizon sur l’océan si l’on se réfère à la condition physique de la rotondité de notre astre. Dès les origines de l’humanité, le mur représente la matérialisation volumétrique première d’une ligne : celle tracée par un bâton sur le sable ou par un cordeau tendu entre deux branches. C’est un geste de conscience pure représentant une forme absolue d’efficacité, celle du moyen le plus court pour relier deux points. Ces mêmes termes sont contenus dans le célèbre traité de Vassily Kandinski (1926), « Points et lignes sur plan » (1) quand il évoque au Bauhaus  de Dessau la manière de concevoir la peinture moderne.

C’est ensuite une approche constructive qui consiste à prendre une pierre et la poser sur une autre en les alignant. Là encore, une action réfléchie qu’aucun être vivant sur terre n’est capable de produire. Cette opération qui peut paraître aujourd’hui si simple, presque naïve, mais qui élève notre espèce à un niveau de discernement et d’acuité jamais atteint depuis le Big bang fondateur. 

un mur en pierre ©phmeier

un mur 

C’est peut-être enfin la révélation d’une vision poétique appropriable à travers un regard curieux et passionné : l’objet lithique qui illustre le propos n’est pas si ancien, tout juste un peu plus d’un siècle. Il révèle cependant tout le contenu liminaire de ce texte : présence de moellons empilés en une ligne presque parfaite, division d’un champ en deux parties avec une prairie en pente à l’amont et, à l’aval où l’horizontalité domine, un hortus conclusus. L’enceinte de ce dernier est constituée de trois murs et de quelques haies taillées. L’absence de modénature n’évoque aucune référence à une quelconque forme de culture architecturale, mais une évidente pensée constructive décrite par le dessin précis de son faîte où un léger biais protège des intempéries sa base et son entablement. Enfin la confrontation avec la nature environnante. D’une part celle d’un premier ordre, les frondaisons des arbres dont il se différencie par sa géométrie et sa construction, toutes les deux intrinsèquement humaines. Puis celle d’un second ordre, plus subtile, plus romantique peut-être, qui consiste en l’acceptation sur sa surface de la présence de végétaux sauvages dans chaque petite anfractuosité où une semence a germé au gré des vents et nous rappelle l’éphémère de notre intervention terrestre.

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1) Punkt und Linie zu Fläche, Beitrag zur Analyse der malerischen Elemente, Munich, Verlag Albert Langen, 1926.

la seconde nature qui prend possession de la surface en pierre ©phmeier

Le Pritzker : on en parle (4)

En mars 2015, à quelques jours de l’annonce attendue par la profession, je prophétisais que David Chipperfield serait le prochain prix Priztker (1). Au jeu des pronostics, je ne suis donc pas le plus fiable, car il aura fallu attendre encore huit années avant que le citoyen britannique n’obtienne cette récompense. A ce jour, elle me semble toujours justifiée pour la très grande qualité de l’ensemble de son œuvre. Entre temps il aura eu le temps de poser quelques jalons de plus dans son parcours à plus d’un titre remarquable : à Zurich, l’extension du Kunstmuseum (2008-2020), à Venise, l’intervention subtile sur les Procuratie Vecchie (2017–2022), à Paris l’ensemble Morland (2015-2022) ou à Berlin, la restauration de la « Neue Nationalgalerie » de Ludwig Mies van der Rohe (1963-1968 pour l’original, 2012-2021 pour l’intervention). Anobli par la reine en 2010, le désormais Sir Chipperfield embrasse programmes complexes et paysages urbains sur quatre continents avec la même précision dans son approche du contexte bâti et du détail constructif.

Alors pourquoi maintenant, pourquoi lui et pas un autre ? C’est un peu toujours la même lancinante question qui revient quand on aborde le sujet délicat des prix ou distinctions liés à l’architecture, et à l’art en général. Untel aurait dû recevoir le Goncourt, unetelle aurait mérité un Oscar, celui-ci un Molière, celle-ci un Grammy Award. Obtenir un Pritzker pour un·e architecte est soit l’accomplissement d’une carrière, soit la validation d’une œuvre en cours de développement. Les premiers lauréats appartiennent à la première catégorie, avec des grands maîtres comme Luis Barragán, Kenzo Tange ou Oscar Niemeyer qui arrivaient au crépuscule de leur vie. Autour des années 2000, un changement s’opère avec des récompenses attribuées à des architectes plus « jeunes » comme Christian de Portzamparc, Jacques Herzog et Pierre de Meuron ou Sanaa qui avoisinaient tous la cinquantaine au moment de leur nomination. 

Les choix du comité de sélection de la Fondation Hyatt ne se décodent pas toujours facilement : en 2015 Frei Otto n’a pas l’occasion de recevoir sa récompense, le créateur allemand des structures en toiles tendues nous quitte à l’aube de son nonantième anniversaire ; celui qui lui succède, le chilien Alejandro Aravena devient le plus jeune lauréat, alors qu’il avait siégé dans le jury des cinq précédentes éditions. Les quatre précédents récipiendaires de ce que l’on surnomme le Nobel de l’architecture viennent d’horizons aussi différents que leur conception du bâti : en 2019, c’est Arata Isosaki, 88 ans qui reçoit la récompense suprême pour l’ensemble de son travail ; l’année suivante les femmes sont à l’honneur avec la consécration des irlandaises Yvonne Farrell (1951) and Shelley McNamara (1952) ; en 2021, c’est au tour du couple français Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal de voir leur approche très fine sur l’existant s’inscrire dans le prestigieux palmarès (2) ; l’année passée, il y a enfin un représentant du continent africain, en la personne de Francis Kéré, qui voit son nom passer à la postérité sur la désormais longue liste du prix Pritzker. Cet éclectisme manifeste est donc la marque d’une adéquation avec cette diversité qui nous entoure et nous enrichit – ce que d’autres, en d’autre temps, ont justement appelé la « dissémination des langages » (3) – qui fait le ciment des choix proposés chaque année au printemps.

Cité Morland, Paris ©phmeier

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1) https://blogs.letemps.ch/philippe-meier/2015/03/20/le-pritzker-on-en-par

2) https://blogs.letemps.ch/philippe-meier/2021/06/27/le-pritzker-on-en-parle-3/

3) Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, édition de Minuit, Paris, 1979.

Les années 1980 à Genève (12)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

Avant de se faire connaître par ses œuvres construites, Georges Descombes fut un enseignant engagé dans l’ancienne École d’architecture de l’université de Genève (EAUG). De cette riche carrière, il retient une grande culture ainsi que des contacts personnels et professionnels au niveau international. Dans les locaux du boulevard Helvétique, puis de l’Institut Batelle, il côtoie « la fine fleur des théoriciens et architectes du paysage européens et américains [qui] affluaient à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève où il enseignait avec Michel Corajoud et Sébastien Marot dans le troisième cycle Architecture et paysage. Y ont passés les plus célèbres, tels Gilles Clément, Gilles Tiberghien, Christine Dalnoky, Michel Desvigne »(1). Il bénéficie également de l’apport d’architectes comme Hermann Herzberger (2) dont l’approche sociologique, voire ethnologique de la profession le passionne et aboutira à une réalisation commune, celle du Bijlmer Memorial à Amsterdam (1994-1998) (3).

Le parc En-Sauvy se nourrit de ce passé académique et introduit à Genève une approche synthétique qui fait un pont théorique entre le territoire et le paysage. Projet précurseur dans la région, il s’appuie sur d’autres influences comme celle du livre Vittorio Gregotti « ll territorio dell’architettura » (4) ou celle du pavillon de sculpture d’Aldo van Eyck dans le parc Sonsbeek près d’Arnhem aux Pays-Bas (1966) (5). Du premier il se souvient que le site au sens foncier du terme doit être intellectuellement dépassé pour s’inscrire dans un champ beaucoup plus large. Du deuxième, il retient l’utilisation de la brique de ciment avec un regard plus nordique que celle qu’en fit par exemple Mario Botta, tout en composant cette matière par l’ajout d’éléments en métal galvanisé.

passerelle du parc en-sauvy ©pcorsini

Elément emblématique de la composition du parc, le concept de la passerelle qui se glisse sous l’avenue du Curé-Baud oscille entre l’intuition géniale et la réflexion théorique : l’idée sous-jacente étant de trouver la manière de faire passer l’eau sous la route et le piéton sur la rivière. Cette dernière est canalisée dans un tunnel, cylindre parfait en tôle ondulée. A l’intérieur de ce « tube » très abstrait, l’usager enjambe la rivière par un pont, dont l’ancrage va chercher ses appuis plus loin que le passage souterrain, à l’image des projets territoriaux de Gregotti. Ce « geste » territorial dépasse la fonction pour devenir un objet urbain et paysager : un ouvrage d’art conférant une magnifique synthèse entre des disciplines autrefois cloisonnées, une œuvre pas assez remarquée et mise en évidence à l’époque. 

Le parc lui-même est un subtil assemblage de « non-lieux » tous différents et situés en pied d’immeubles, en bord de route ou de rivière. Le dessin des parcours, des escaliers, des espaces ouverts pour se rencontrer est accompagné du bloc de la brique de ciment qui prend plusieurs formes : bordure de chemins, socles, supports pour plantes ou rigoles pour l’eau de la fontaine. Partout l’attention à l’usage est présente et chaque fois finement précisée par un élément construit (pergolas, couverts, bancs, etc.), mais laissant une très grande liberté quant à son appropriation. Ce projet fondateur de la pratique future de son auteur sur le territoire genevois est à redécouvrir.

+ d’infos

1. Lorette Coen « Ancré dans la vérité du lieu », 19 mai 2007, le temps.ch > https://www.letemps.ch/culture/ancre-verite-lieu

2. Hermann Herzberger fut invité à enseigner à l’EAUG entre 1982 et 1993. En 2001, il est nommé docteur honoris causa de l’Université de Genève, en section architecture.

3. Ce projet de parc et mémorial fait suite à un accident d’avion-cargo qui percute un immeuble de logements en octobre 1994 et fait quarante victimes. Les auteurs des aménagements en mémoire à ce drame en sont : Herman Hertzberger, Georges Descombes, Akelei Hertzberger, Dickens van der Werff, Julien Descombes, Cor Kruter, Ariënne Matser, Colette Sloots, Jolanda van der Graaf.

4. Vittorio Gregotti, ll territorio dell’architettura, Feltrinelli Editore, Milan, 1966. 

5. Pavillon provisoire à l’occasion d’une exposition estivale de sculpture, il a été reconstruit dans le parc du musée Kröller-Müller situé à Oterloo en 2006. 

Adresse du parc : avenue Curé-Baud.

Architectes : Georges Descombes, 1982-1987.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

parc en-sauvy ©pcorsini

parc en-sauvy ©pcorsini

pavillon de sculpture aldo van eyck, arnhem, 1966, vue de la reconstruction de 2006 à aterloo (https://www.wikidata.org/wiki/Q29642647)

Les années 1980 à Genève (11)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève. Aujourd’hui assez centrale, la question de la surélévation du patrimoine bâti genevois existant ne se posait quasiment pas pour les modernes dont la politique de la tabula rasa était le principal moyen de densifier la ville existante. A Genève, on rappellera qu’aux 16ème et 17ème siècles lors de l’arrivée massive des huguenots chassés de France par une répression sans égale, la problématique est déjà présente. A l’époque, ce sont les bâtiments moyenâgeux du centre ville qui se surélèvent. « Comme il n’y a aucune place disponible entre les premières maisons et les fortifications, on se voit obligé de construire dans toutes les cours et de faire disparaître les jardins. Les immeubles passent de deux étages à cinq ou six. Ce que l’on ne peut acquérir en surface, on l’obtient en hauteur » (1). Suite à la crise du pétrole, l’idée de construire la « ville sur la ville » au sens littéral du terme reprend forme dans les esprits des concepteurs d’alors. C’est à cette époque que se concrétise le souhait « d’éviter la destruction de logements anciens pour les remplacer par des bureaux. C’est à cette fin que le Rassemblement pour une politique sociale du logement (RPSL) lance, en 1977, une initiative non formulée pour la protection de l’habitat. […] La Loi sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d’habitation (LDTR) est élaborée sous le double principe « restriction/dérogation ». En clair, les démolitions, les transformations et les changements d’affectation sont prohibés, tout immeuble de logements devant être maintenu ‘dans sa substance et son affectation’ » (2).
vue général de l’immeuble et de sa surélévation ©pcorsini
Au niveau des immeubles de logements, on assiste alors à une colonisation des combles qui sont rendus habitables avec des opérations qui souvent détruisent les toitures historiques en y rajoutant lucarnes et velux que les architectes du passé n’avaient pas envisagés, le toit étant souvent une simple couverture non isolée. Au début des années 1980, cette densification par le haut prend aussi la forme de surélévations qui commencent à s’installer dans les quartiers historiques (3).  Parmi les exemples qui ont marqué la décennie, celui de l’immeuble du boulevard des Philosophes se caractérise par une posture conceptuelle qui anticipe certaines réflexions actuelles sur la nécessité de s’inscrire dans une forme de continuité face à la substance existante (4). Alors que la plupart des interventions cherchent à se différencier par des matérialité d’autres natures, les architectes Kössler Morel posent sur la corniche conservée de l’ancien immeuble un volume en maçonnerie très simple. Le langage qui s’engage dans cette surélévation met en dialectique deux grandes ouvertures « en longueur » avec des fenêtres verticales « à la française ». Le contexte culturel les pousse néanmoins à introduire à l’étage d’attique des lucarnes en verre avec des frontons, éléments stylistiques très à la mode dans ces années-là et les ancrant de manière très claire au cœur de cette époque. + d’infos 1) Louis Blondel, Le développement urbain de Genève à travers les siècles, Genève-Nyon,1946. L’auteur précise encore qu’entre la fin du 16ème siècle et le début du 18ème siècle, Genève passe de 13’000 à plus de 18’500 habitants. 2) David Hiler « Années 1980 : le temps des remises en question », Interface 36, FAI, Genève, décembre 2022, p. 7. 3) Une des plus emblématique de cette période est celle qui voit le jour à la rue Argand 2, entre 1982 et 1986, sous la houlette de l’architecte Pierre-Alain Renaud. 4) A l’origine, la façade était de couleur ocre clair, dans le ton des immeubles voisins. La rénovation récente a mis en place un bleu très pâle qui ne va pas dans le sens de l’intervention des années 1980. Adresse de la surélévation  : Boulevard des Philosophes 19. Architectes : Kössler Morel, 1984-1986. Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler.  > https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

Les années 1980 à Genève (10)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

Au cours des années 1980, période pendant laquelle la théorie architecturale développe les arguments pour un retour à l’histoire, la production genevoise se concentre principalement sur le logement collectif dont la pénurie qui sévit déjà alors requiert des surfaces. Parmi les autres thèmes développés, celui des édifices publiques revient logiquement pour accompagner l’augmentation de la population s’installant sur le sol du canton. Plusieurs exemples ont été évoqués et illustrés précédemment dans ces lignes. Cependant aucun des architectes évoqués n’a mis en relation de manière aussi précise la question théorique du postmodernisme avec une œuvre bâtie que ne l’a fait Jean-Marc Lamunière lors qu’il réalise la serre méditerranéenne au cœur du Jardin botanique de Genève.

De nombreux ouvrages ont abordé la carrière de Lamunière (1), mais il est important de se remémorer son parcours académique qui le conduit de Zurich à Genève et Lausanne en passant par Philadelphie. On se souviendra néanmoins que « cette préférence à l’histoire comme source de développement du projet était enseignée par le professeur genevois […] De manière presque naturelle, il souhaitait faire passer à ses étudiants son intérêt prépondérant pour une forme d’histoire de l’architecture […] Cette approche de l’enseignement convoquait de facto la question de l’apprentissage du langage architectural. […] L’autre composante de l’enseignement furent les éléments liés à la typologie rossienne évoquée préalablement, lesquels s’articulaient dans son discours par ce qu’il avait appelé les caractères typologiques : dimensionnels, constructifs, distributifs, historiques et stylistiques. Cette démarche consistait à prendre la mesure du fait que tout projet architectural mis en perspective avec sa destinée fonctionnelle et sociale avait un lien étroit avec ces formes vides du passé qu’on appelle ‘type’ »(2).

serre méditerranéenne, vue de la coupole ©pcorsini

Son enseignement dans les années 1970 et 1980 trouvait une parfaite symétrie dans sa production, l’exemple de la serre en étant le point culminant. Ici il fait référence à la composition en double triangle de la célèbre église Sant’Ivo alla Sapienza à Rome (1643-1662) de Francesco Borromini (3). « Dans le paysage boisé du grand parc, Jean-Marc Lamunière réinterprète les tracés du grand maître baroque suisse pour ériger un temple à la nature. L’architecte remplace la pierre blanche italienne par une structure en acier, blanche également, générant une coupole à travers laquelle la lumière se répand pour permettre la photosynthèse des végétaux qui s’y trouvent » (4). Dans cet ouvrage, on peut lire toute la maitrise de l’assemblage de l’acier que l’auteur a déjà mis en œuvre au début de sa carrière dans la période où il s’inspire du langage puriste de Mies van der Rohe. 

Pour la serre, il n’est plus question de formes orthogonales qui conviennent parfaitement à la mise en place de profilés en « H », en « I » ou en « U ». Il s’est donc agi d’inventer des articulations comme des doubles colonnes qui autorisent un passage d’un angle de 60° à un autre. Leur position dans le plan génère la forme et la dimension du lanterneau. Autre élément classique convoqué pour la construction du socle, la doucine, cette légère double courbure que les bâtisseurs antiques affectionnaient lors de la taille de la pierre. Ici reprise par le moule des éléments en béton préfabriqué soutenant la charpente, cette coupe s’inscrit dans cette logique historisante de la fabrication du projet.

détail des assemblages métalliques ©pcorsini

Pour l’anecdote, relevons enfin que l’architecte déclare à cette époque que les éléments constitutifs de la construction métallique doivent s’exprimer avec la couleur blanche. L’affirmation est à l’antithèse de ce qu’il avait réalisé dans la plupart de ses premières constructions où le noir domine, à l’instar des œuvres miessiennes. Le blanc, cette autre non-couleur, est appliqué avec justesse et sensibilité pour la serre, mais apparaît avec une forme de dogmatisme un peu désuet dans d’autres projets de la même époque : l’entrée de la Migros de Florissant (1980-1989), l’immeuble au Rond-Point de la Jonction (1984-1992) et même,dans les années 1990, lors de la rénovation de son propre travail, à savoir la Tour Edipresse à Lausanne (1957-1961), les structures à l’origine en noir sont entièrement blanchies (5). 

+ d’infos

1) Sur l’œuvre de Jean-Marc Lamunière, voir : Jean-Marc Lamunière, Récits d’architecture, textes publiés par Bruno Marchand et Patrick Mestelan, avec Bernard Gachet, Editions Payot, Lausanne, 1996 ; Bruno Marchand, Jean-Marc Lamunière, Regards sur son œuvre, Infolio, Gollion, 2007 ; Philippe Meier (éd.), Jean-Marc Lamunière architecte, édition FAS_Genève, Genève 2007.

2) Philippe Meier, « Architecte de langage ou architecte de parti », Matières n° 16, EPFL Press, Lausanne, décembre 2020, pp. 275-276.

3) Le dessin de Sant’Ivo servit d’illustration aux anciens billets de cent francs suisses de la 6ème édition, valables de 1975 à 1993, sur lesquels on aperçoit sur le recto l’épure du plan et son tracé régulateur, et sur le verso, la coupe dans la coupole.

4) Philippe Meier, « Retour vers la cité », Interface 36, FAI, Genève, décembre 2022, p. 19.

5) La couleur blanche sur les structures en acier est déjà présente dans de plus anciens projets, mais dans des circonstances qui sont plus liées à leur rapport au site ou aux matériaux de l’enveloppe. On pense ici à la magnifique villa Dussel à Anières (1969-1974). 

Adresse de la serre méditerranéenne  : chemin de l’Impératrice 1.

Architectes : Jean-Marc Lamunière & associés, 1979-1987.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

serre méditerranéenne vue de l’entrée ©pcorsini

serre méditerranéenne vue intérieure ©pcorsini

dessin de jean-marc lamunière, crayon et aquarelle sur papier fort (1985) in bruno marchand (éd), jean-marc lamunière, regards sur son œuvre, infolio éditions, 2007, p. 72.

dessin de paolo portoghesi révélant la composition de sant’Ivo alla sapienza (1964), in paolo portoghesi, francesco borromini, electa, milan, 1990 (1967), p. 405.

Les années 1980 à Genève (9)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

Le Centre de télécommunication Swisscom est un édifice relativement méconnu de la critique et du grand public. Son implantation dans une zone d’arrière gare, entre des dépôts ferroviaires et le parc de Vermont n’en fait pas une destination très prisée. La présence de la grande antenne de diffusion en ondes radiofréquence n’aide pas non plus à sa juste réception en tant qu’objet architectural de qualité, alors qu’il l’est sur plusieurs points. Pour mieux comprendre ce projet, il faut tout d’abord se remémorer que la fin des années 1970 et le début 1980 marquent l’apparition sur la scène architecturale mondiale des œuvres d’un jeune tessinois, Mario Botta. Ses villas construites en briques de ciment vont témoigner d’un intérêt renouvelé pour la construction traditionnelle en maçonnerie. Inspiré par son court passage dans l’atelier du grand architecte américain, Louis I. Kahn, à Venise, Botta reprend à son compte l’usage d’un matériau considéré comme étant peu noble pour l’utiliser en façade. Lors de sa première partie de carrière, il va en faire un élément distinctif de son langage architectural, et devenir sa « marque de fabrique ». La villa à Riva San Vitale avec sa passerelle d’accès (1971-1973) ou la très célèbre « Casa rotonda » (1979-1980) ont fait les couvertures des magazines dans les années 1980.

volumétrie du centre télécommunication ©pcorsini

En Romandie, l’usage de la brique revient également à cette époque, peut-être plus en terres vaudoises que genevoises. à ce titre, l’immeuble Swisscom est une exception notable dans la production d’alors. Premièrement par un changement d’échelle qui est opéré dans le passage de la résidence individuelle à l’édifice institutionnel. Deuxièmement en introduisant une légère couleur ocre dans la fabrication de l’élément de base en ciment, ce qui confère à la texture une douceur que le gris du béton ne possède pas. Mais les architectes, les frères Igor et Werner Francesco et Jacques Vicari ne se contentent pas de mettre en œuvre ce matériau brut, ils l’intègrent dans une espèce de sertissage en béton. Cette matière forme des lignes horizontales rythmant les étages d’un édifice assez austère de part son programme. Les éléments préfabriqués participent également au dessin précis de la fenêtre à facettes à 45° dont le maniérisme est aussi une des caractéristiques de la période. On y remarque enfin la présence de pavés de verre poursuivant l’univers modulaire de l’enveloppe, comme l’avait également fait Mario Botta pour la très belle maison à Cadenazzo (1970-1971) implantée perpendiculairement à la pente dans la région du Monteceneri.

Malgré un plan rectangulaire assez banal, offrant de grand plateaux polyvalents, la présence de quelques ajouts volumétriques comme les gaines techniques semi-cylindriques ou en triangle rendent la lecture de l’ouvrage beaucoup plus riche qu’elle n’y paraît au premier regard. Le travail plastique des attiques, dédiés à la reprises des centrales de ventilation sont un exemple de bienséance dont la production actuelle devrait s’inspirer. Il s’agit ici clairement de rendre domestique un programme quasi industriel puisqu’il s’agit d’accueillir des serveurs informatiques dans une enveloppe qui, si elle n’avait pas fait l’objet d’autant de soin, aurait offert une image plus proche de l’usine qui peuple les périphéries que de celle de la grande maison en maçonnerie telle qu’elle apparaît encore aujourd’hui.

+ d’infos

Adresse de l’immeuble : rue Richard-Wagner 6, rue de Montbrillant 2.

Architectes : Igor et Werner Francesco, Jacques Vicari, 1983-1986.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

façade et tour de ventilation ©pcorsini

détail de la fenêtre @pcorsini

plan de l’étage type, croquis de l’auteur sur base d’un plan swisscom ©phmeier

Les années 1980 à Genève (8)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

La période de l’après-guerre a vu Genève se doter de grandes mutations urbaines. On pense principalement aux opérations de Saint-Gervais, initiées sur le plan théorique dans les années 1930 par les plans d’aménagement de Maurice Braillard, puis formalisées par l’architecte Marc-Joseph Saugey avec l’ensemble Mont-Blanc Centre (1951-1954) ou la grande barre des Terreaux du Temple-Cornavin (1951-1955). L’approche volumétrique radicale est résolument moderne en opposition au tissu moyen-âgeux dont elle vient prendre la place. Au début des années 1970, c’est à une posture différente à laquelle on assiste, avec une conviction nouvelle que la ville historique peut évoluer, mais dans une continuité plus classique. Le premier exemple manifeste nous est donné par l’intervention conduisant à remplacer, par étape, les anciennes écoles primaires de la rue de Berne et de la rue de Neuchâtel. Il s’agit du grand projet « Pâquis-Centre » réalisé sous la direction de l’architecte Jean-Jacques Oberson entre 1972 et 1994. 

Par sa présence silencieuse à l’intersection des rues de Berne, du Môle et de la Navigation, l’école primaire, avec ses quatre blocs autonomes traversés par une passerelle métallique, est un objet reconnu de la production romande. De leur côté, les logements de la première étape (1980-1983) restent une référence majeure du logement social en Suisse et méritent qu’on y prête une attention toute particulière (1). Deux paires d’immeubles étroits posés sur un large socle contenant salles de gymnastique et piscine publique s’insèrent dans le tissu pré-existant. Il s’agit d’un ensemble d’édifices à coursives qui puisent leur identité dans les recherches de la Tendenza italienne des années 1970. Cette courte période, appelée aussi néo-rationalisme, revisite l’histoire de l’architecture en s’appuyant sur une forme de banalité dans l’écriture de façades, reprenant à son compte la présence de portiques ou en composant des plans très lisibles issus de la relecture de typologies ancestrales. 

logements de l’opération pâquis-centre ©pcorsini

Quarante années plus tard, on demeure fasciné par la qualité d’usage de l’espace semi-public entre les deux fines barres contenant les appartements avec leurs coursives qui se font face. La présence de bois naturel dans les cadres préfabriqués des façades intérieures confère un surplus de domesticité que l’usage contemporain confirme toujours. La grande qualité de l’opération est immédiatement reconnue, l’école primaire obtenant le prix Interassar en 1980 et l’ensemble du projet urbain recevant en 1987 le prix d’urbanisme Gottfried Semper, décerné par la fondation Geisendorf pour l’architecture.

Le décalage temporel dans la construction des immeubles de logements a impliqué une évolution du langage, l’architecte répondant à l’évolution stylistique des années 1990, où une forme de minimalisme apparaît. Comparé à l’axonométrie publiée en 1980, l’ensemble souffre par endroit de cet étapage linguistique. On se prend à imaginer ce qu’aurait pu être la formalisation du dessin original des années 1980 si sa réalisation avait pu se faire de manière plus unitaire et complète avec ses loggias, ses sobres colonnes maçonnées supportant les coursives ou son habillage en bois.

+ d’infos

1) Cette étape sera complétée au nord entre 1990 et 1994, tandis que la dernière, plus en amont, ne sera que partiellement réalisée entre 1987 et 1990.

Adresse de l’immeuble : Rue du Môle 19.

Architectes : Jean-Jaques Oberson, 1980-1983.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

logements de l’opération pâquis-centre, escalier et coursives intérieures ©pcorsini

logements de l’opération pâquis-centre, détail d’une coursive ©pcorsini

logements de l’opération pâquis-centre, façade pignon ©pcorsini

logements de l’opération pâquis-centre, vue depuis la cour de l’école de zurich ©pcorsini

axonométrie de l’opération avec l’école en bas, extrait de AS Architecture Suisse n° 42, juin 1980, édition Kraft, Lausanne

Les années 1980 à Genève (7)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

Au cœur d’un quartier résidentiel de Malagnou, l’école primaire Le Corbusier renoue avec la tradition ancestrale de l’école à cour. En effet, si la modernité avait privilégié des typologies scolaires de composition linéaire, agrégée ou pavillonnaire, le concept qui préside à l’implantation de cet établissement genevois s’appuie sur des intentions qui renvoient à la longue histoire de l’architecture. Lors de la première étape, une « barre pliée », à savoir un volume en « L », a été réalisée. L’architecte explique le choix de la forme urbaine par sa capacité à définir et terminer « les espaces assez ‘flous’ des barres existantes et [à répondre] aux besoins physiques, physiologiques et aux contraintes des nuisances du site » (1).

vue de la petite « tour » en brique en hommage à aldo rossi ©pcorsini

C’est cependant bien avec la deuxième étape de construction, qui comprend les locaux parascolaires et la salle de gymnastique, que la notion de cour prend tout son sens. Elle est aussi plus riche en terme de composition de plan et d’expression architecturale. D’une part en fermant les deux côtés du premier bâtiment et d’autre part en introduisant une cour intérieure à l’image d’un cloître. Il y a dans cette approche formelle, la mémoire d’une pensée philosophique qui remonte à l’Antiquité, celle du Lycée aristotélicien qui défend l’idée que l’apprentissage se fait dans un lieu clôt avec un portique. Pour l’auteur, il s’agit d’une « architecture ‘méditerranéenne’ ouverte au soleil et à la végétation où le langage des signes et registres architecturaux donne l’échelle d’un espace propre à la récréation » (1). Les préaux sont très minéraux, comme il sied à l’époque, la pierre naturelle recouvrant les sols des aménagements extérieurs.

Dans son écriture architecturale, cette école fait un large usage des citations historiques qui sont en vogue dans cette période dite postmoderne. Au rang de ces dernières on peut citer la colonnade de la cour supérieure, la fenêtre serlienne – célèbre dessin du théoricien de la Renaissance, Sebastiano Serlio (1475-1554), composée d’un arc plein cintre avec deux bas côtés plus étroits – qui se décline dans la cour basse, la petite tour en brique qui évoque des dessins d’Aldo Rossi ou la verrière empruntée à Mario Botta, dont l’auteur est un proche, mais réalisée avec encore plus de maniérisme que la célèbre référence. Enfin les détails de construction sont à relever dans leur précision très helvétique. Tout est dessiné, parfois sur-dessiné, avec une maîtrise de l’assemblage des matériaux – briques de terre cuite sur le pourtour extérieur et éléments de béton préfabriqué blanc dans les deux cours. L’état actuel de l’ensemble qui a plus de trente années démontre tout le savoir-faire d’Ugo Brunoni dont la formation de maçon dans son canton d’origine au sud des Alpes ressort ici de manière manifeste.

+ d’infos

1) AS Architecture suisse n° 76, février 1987, éditions Kraft, Lausanne, p. 5.

Adresse de l’école primaire : rue Le Corbusier 2-6.

Architectes : Ugo Brunoni, avec Imré Vasas (direction des travaux), 1981-1990.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

escalier d’angle avec verrière ©pcorsini

détail de la verrière ©pcorsini

façade en brique rouge sur les façades extérieures ©pcorsini

axonométrie de l’ensemble scolaire, extrait d’AS Architecture suisse n° 76, février 1987, éditions Kraft, Lausanne

Les années 1980 à Genève (6)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

L’immeuble de logements collectifs situé à l’angle du boulevard Carl-Vogt et de l’avenue Sainte-Clotilde se caractérise par un volume très articulé renvoyant à des emprunts stylistiques à la fois classiques et modernes. On y lit tout d’abord un principe de socle formalisé par un mur en béton brut de décoffrage dessiné avec de gros joints, à l’image des bossages de la Renaissance italienne. Puis s’installe un court portique sur deux niveaux qui enjambe le trottoir. Mais la référence qui vient immédiatement à l’esprit est le rapprochement que l’on fait avec les magasins Rudolf Petersdorff d’Erich Mendelsohn situés au centre historique de l’ancienne Breslau (1). Contrairement à son illustre confrère germanique qui met en place des fenêtres en longueur très expressionnistes, Chantal Scaler organise à Genève une façade sud avec de grands vitrages insérés dans une grille de poteaux-poutres. Sa conception de double peau habitable devient un écran de verre face à la nuisance sonore de la voirie. 

Dans la composition de la façade sur le boulevard, deux silhouettes de « maisonnettes » s’inscrivent sur la peau vitrée. Il s’agit en fait de « la mémoire des deux anciens hangars à moutons » (2) présent sur le site avant la construction. Les deux éléments plaqués sont un clin d’œil à la production américaine qui cultive dans ces années-là le signe, parfois de manière « pop ». Ils renvoient aussi à l’idée d’habiter dans une maison, ce que les duplex, présents derrière ce décor métallique, évoquent clairement.

vue de l’angle ©pcorsini

Dans cette situation d’angle très marquée, et grâce à sa grande richesse volumétrique faite d’articulations subtilement étudiées, le projet urbain se met au diapason d’une distribution interne de type coursive. Il est question ici d’un principe moderniste peu usité en Suisse romande. Cette approche induit un grand nombre de logements différenciés : sur la rue ou sur l’angle, traversant ou mono-orientés, simplex ou duplex.

En 1989, l’immeuble remporte à l’unanimité le prix Interassar, association professionnelle faitière, ancêtre de l’actuelle FAI (3). Dans le rapport du jury d’alors il est fait allusion au fait que « les distributions verticales se font à la lumière naturelle, non seulement par l’escalier, mais aussi par l’ascenseur vitré. […] Les loggias forment un espace tampon entre la rue et les appartements. La double façade et l’effet de serre sont un apport important au confort domestique et à l’économie d’énergie » (4). Ce dernier point est en parfait accord avec les réflexions qui sont initiées à l’époque sur la question de la thermique des bâtiments (5).

+ d’infos

1) Petersdorff Department Store, Erich Mendelsohn architectes, Wroclaw, Pologne, 1927-1928.

2) AS Architecture Suisse n° 83, juillet 1988, éditions Kraft, Lausanne, p. 83.25.

3) Fédération des associations d’architectes et d’ingénieurs de Genève créée à la suite de l’Interassar en 2003.

4) AS Architecture Suisse n° 90, décembre 1989, éditions Kraft, Lausanne, p. 90 F.I.

5) Voir Patrick Chiché, « Architecture et énergie : un nouveau paradigme », Interface 36, FAI, Genève, pp. 22-25.

Adresse de l’immeuble : boulevard Carl-Vogt 29.

Architectes : Chantal Scaler, 1984-1986.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

plan des 4ème et 5ème niveaux, extrait de AS Architecture Suisse n° 83, juillet 1988, éditions Kraft, Lausanne, juillet 1988, p. 83.26

détail du socle en béton avec son « bossage » ©pcorsini

les deux « maisonnettes » s’inscrivant dans la façade vitrée ©pcorsini

détail de l’escalier vitré sur cour ©pcorsini

détail du garde-corps de l’escalier ©pcorsini

vue de l’angle des magasins Petersdorff à Wroclaw, origine image : wikidata.org