Les prismes purs de nos périphéries (2)

Principalement connu sous nos latitudes pour ses remarquables constructions en béton armé, avec son langage « classique structurel », Denis Honegger a eu une double carrière partagée entre la Suisse, son pays d’origine et la France, où il a effectué une partie de ses études et ses premières expériences professionnelles1. Parmi les œuvres implantées sur le territoire helvétique, on rappellera les indémodables réalisations à Fribourg pour l’université Miséricorde (1937-1942) et l’église du Christ-Roi (1942-1954) ou à Genève, celle de l’Institut de physique (1944-1953)2. Ces ouvrages emblématiques sont hérités d’une culture architecturale de l’école d’Auguste Perret qu’il fréquente et dont il s’honore comme étant un « membre fondateur et élève libre de l’Atelier Perret »3, en s’inscrivant dans une fidèle continuité de pensée du maître parisien du béton armé. 

Détail d’un angle de l’Institut de physique à Genève, avec l’écriture perretiennne ©phmeier

Comme ce dernier, il privilégie une écriture qui s’éloigne des canons esthétiques du Mouvement moderne, en privilégiant l’expression claire de la structure et du remplissage, le traitement de la surface du matériau coulé par des finitions qui rappelle celles du traitement de la pierre naturelle, la préférence pour la fenêtre verticale, à la française, en lieu et place de celle en longueur qui fait les beaux jours de la presse spécialisée de l’époque et il ne rechigne pas à terminer ses édifices par une corniche très classique au grand dam des théoriciens radicaux du prisme pur. 

Dans ses édifices réalisés sur territoire suisse, « Il faut voir (…) la suite logique de l’expérience d’Auguste Perret qui donna à ses élèves des directives rigoureuses dont ils surent se souvenir : expression juste de la matière et de la fonction, emploi précis du béton armé, du verre, du fer et du bois, plans et coupes ordonnés et intelligents, schéma constructif impeccable (…) Chaque détail a été étudié avec sincérité. C’est une œuvre construite pour durer »4.

Établi à Paris dès 1945, tout en poursuivant ses activités en Helvétie, Honegger est sollicité en tant qu’architecte-urbaniste au début des années 1950 où la question d’une démographie galopante due à l’exode rural et le retour des « français d’Algérie » instaure une crise du logement très importante. Cette période, dite de la reconstruction, aborde une thématique parallèle, celle de la « mise en place du programme dit ‘secteur industrialisé’ (qui) renforce les liens entre industrie et architecture : l’industrialisation du bâtiment doit permettre d’abaisser les coûts des matériaux et des prestations, d’augmenter le nombre de logements disponibles, tout en participant au développement économique et industriel du pays »5. C’est dans ce contexte socio-économique qu’il va concevoir et réaliser son plus grand ensemble de logements collectifs, le quartier de l’église Pantin, dans la banlieue nord-est de Paris. 

Plan d’aménagement de 1950 avec son influence corbuséenne © Fonds Denis Honegger 230 IFA. Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture contemporaine (AR-09-02-05-68)

En observant attentivement les plans masse qu’il élabore entre 1950 et 1951 et qui serviront de base à la réalisation de l’opération, on y décèle une influence manifeste des préceptes corbuséens. Ceux-ci ne peuvent fonctionner que par une nécessaire tabula rasa qui permet : la géométrie orthogonale à tout prix, la composition abstraite de barres et de plots qui veulent rivaliser avec l’art moderne6 et la préséance du vide sur le plein7. Cependant la réalité du site va mettre à mal un « chantier qui, à l’issue de la première phase, connaît pourtant de nombreuses difficultés et interruptions: certains terrains ne peuvent être libérés »8. Sur près de 25 années, Honegger va se confronter aux difficultés inhérentes à toute opération de cette envergure, on parle ici de 2’000 logements, qui à l’origine devaient se réaliser dans un temps très court. La notion de planification longue va donc introduire une réflexion sur la préfabrication industrielle. « En collaboration avec les ingénieurs et les industriels, il met en œuvre à Pantin le modèle ‘Gamma 57’, un procédé de préfabrication consistant à rationaliser le système ossature/remplissage hérité d’Auguste Perret à partir d’un module de mesure de 0,81 mètre : fabriqués en série, les éléments de façade sont alors utilisables sur toutes les parties du chantier. Encadrements des fenêtres, panneaux intermédiaires et poutres s’enchâssent entre les rainures réservées à cet effet dans le coffrage des poteaux de chaque travée »9. Les vues du chantier montrent une rationalisation de la mise en œuvre qui permet de se passer d’échafaudages, les garde corps étant installés au fur et à mesure du montage et protégeant les ouvriers de la chute dès la fin de la pose du préfabriqué de façade.

Vue du chantier en 1954 © Fonds Denis Honegger 230 IFA. Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture contemporaine (NR-12-01-09-19)

Cependant, les retards pris sur l’opération et les aléas de l’évolution des méthodes industrielles imposent « au début des années 1960, un autre procédé de construction (…) qui contraint Honegger à redéfinir son langage architectural. Les éléments préfabriqués en attente sont transférés rue de Meaux, à Paris »10, sur une autre opération qui va hériter de ces éléments déjà produits : une sorte de réemploi avant l’heure rendu possible par une pensée modulaire très en avance sur son temps.

De la vision urbaine moderniste du début de la décennie d’après-guerre ne subsiste aujourd’hui que l’alternance assez bien rythmée des tours et des barres posés de part et d’autre de l’Avenue du 8 mai 1945, comme de grandes sculptures échouées au cœur d’un quartier qui s’est finalement rebiffé face à la table rase qui lui était promise. De cette confrontation entre la vision utopique et un foncier résistant émargent quelques beaux moments urbains qui démontrent tout le savoir-faire d’Honegger : ici un immeuble qui se plie à une parcelle indécise, là des cours à échelle modeste qui alternent judicieusement avec les fronts bâtis le long de l’artère principale.

Vue de Pantin au milieu des années 1950 © Fonds Denis Honegger 230 IFA. Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture contemporaine (AR-07-07-14-03)

Le dessin de l’ensemble de Pantin est certes moins précis et raffiné que les ouvrages qu’il a pu concevoir en Suisse. Cependant la modénature des façades héritée de celle de la ville continue du XIXe siècle confère à ce quartier populaire, comme aux autres ensembles qu’il réalise à la même époque11, des qualités qui l’inscrivent dans le temps long. Cette vision le distance du tout venant bâti industriellement à la même époque, celui qui a participé, en France tout particulièrement, aux conflits sociaux qui ont émaillés brutalement dans ces dernières décennies les banlieues d’un occident qui a trop longtemps cru en la vitesse, l’économie des moyens, et surtout n’a pas donné suffisamment d’espace à une pensée architecturale emprunte d’humanisme.

Vue depuis l’avenue du 8 mai 1945 en 2026 ©phmeier

Denis Honegger, Ensemble de logements HLM du quartier de l’Église, Pantin, Sein-Saint-Denis, France (1952-1977), ensemble labellisé « Patrimoine XXe » en décembre 2009.

Notes :

1) Denis Honegger étudie l’architecture à Lausanne, puis « il travaille chez les architectes Thévenaz, Dubois et Favarger (1923-1924). Il entre à l’Ecole des beaux-arts de Paris en 1923 et s’inscrit, en 1924, à l’Atelier du Palais de bois (atelier Auguste Perret, grâce à Oskar Nitzschké. Il n’obtient pas de diplôme, mais les années passées à l’Atelier Perret et dans son agence (rue Franklin puis rue Raynouard), seront fructueuses et orienteront sa carrière. Il adoptera en bloc les références de Perret, souvent à l’encontre des positions corbuséennes, même s’il séjourne, en 1926, quelques mois dans le bureau de Le Corbusier à Genève, pendant le concours pour le palais des Nations Unies. (…) Perret, qui l’estimait beaucoup, lui offrit de travailler comme maître d’œuvre sur d’importants chantiers jusqu’en 1932. Dans les années suivantes, il est maître d’œuvre de la cité de la Muette à Drancy (Seine-Saint-Denis) d’Eugène Beaudouin et Marcel Lods (1932-1934). », extrait de la biographie in https://archiwebture.citedelarchitecture.fr/archive/fonds/FRAPN02_HONDE/view:2653027?RECH_titleproper=honegger, consulté le 20 mai 2026.

2) « La surélévation de ce bâtiment, exécutée par les frères Billaud en 1964, en modifie notablement les proportions et nuit à la lecture de la composition recherchée par Denis Honegger », in Isabelle Charollais, Jean-Marc Lamunière, Michel Nemec, L’architecture à Genève 1919-1975 (2 volumes), édition Payot, Lausanne, 1999, p. 657.

3) Denis Honegger cité par Simon Texier, « La tradition de la construction », in Simon Texier, Sébastien Rodouan, Denis Honegger, Carnets d’architectes, Paris, Éditions du patrimoine et Infolio, Gollion, 2010, p. 12. Si Honegger passe quelques mois à l’École des beaux-arts de Paris, il suit surtout « l’enseignement de Perret au palais de Bois », ibid., p. 14.

4) Jean-Marie Ellenberger, « L’expérience de Fribourg et l’architecture de notre temps », in Les nouveaux bâtiments de l’université de Fribourg, publié dans Cyril Aymoz, Université miséricorde Fribourg, Classicisme structurel et modernité, Niggli Verlag, Sulgen, 2014, p. 136.

5) Simon Texier, Sébastien Rodouan, op. cit., p. 120.

6) On ne peut pas passer sous silence le rapprochement entre la peinture abstraite et la composition architecturale moderne. En 1948, Henry-Russel Hitchcock, publie un livre, Painting toward architecture, édition Duell, Sloan and Pearce, New York, où il fait des rapprochements entre ces deux mondes.

7) En 1978, Colin Rowe et Fred Koetter, dans leur ouvrage Collage city, font la claire distinction entre la ville traditionnelle :  « une accumulation de vides dans un plein peu travaillé » et la ville moderne qui est au contraire « une accumulation de pleins dans un vide peu travaillé ». La conséquence étant « une catégorie totalement différente de figures – d’un côté l’objet, et de l’autre l’espace », in éditions du Centre Pompidou, Paris 1993, pp. 105-106.

8) Simon Texier, Sébastien Rodouan, op. cit., p. 123.

9) Ibidem

10) Ibidem

11) En parallèle, Denis Honegger réalise d’autres opérations de logements d’envergure, dans l’intra ou l’extra muros parisien : l’ensemble « rue de Meaux » (Paris 19e, 425 logements, 1955-1958), l’ensemble « Avenue Daumesnil » (Paris 19e, 342 logements, 1957-1959), l’ensemble « Malakoff », (Hauts-de-Seine, 592 logements, 1957-1965) ou l’ensemble « Les Hautes-Noues » (Villiers-sur-Marne, 1965-1973) 

Détail avec les éléments préfabriqués selon le système « Gamma 57 » ©phmeier
Vue de la face arrière d’une des tours avec l’expression de la cage d’escalier en façade selon un motif typique du langage d’Auguste Perret ©phmeier

Publié par

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de trente-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes qu'il a fondée. Il a été professeur de théorie (2015-2025) et de projet (2018-2025) à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL (1990-2000, 2004-2005) ainsi que dans plusieurs universités françaises (2003-2008). Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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