L’incandescente complexité du réel

Il y a quelques jours, la plupart des journalistes de tous horizons ouvraient leurs journaux (écrits, radiophoniques ou télévisuels) sur les quantitatifs issus des impressionnants incendies de forêts dans la région landaise : décompte des victimes, hectares partis en fumée, nombre de moyens terrestres ou aériens mis en œuvre, de maisons brulées, etc. Face à cette monoculture de l’information, rares furent ceux qui tentèrent de faire des liens entre les événements d’aujourd’hui, les décisions d’hier et les conséquences de tout cela. Mettre en avant, par exemple, les problèmes économiques des commerçants des régions touristiques impactées est une triste réalité, mais ne pas mettre cela en relation avec les vagues de véhicules thermiques qui se déversent chaque année sur les littoraux de l’Hexagone et qui alimentent de facto par leur consommation de carburant, les rejets de CO2 participant au réchauffement climatique dont les forêts souffrent en grande partie, est une simplification notoire typique de notre temps : blanc ou noir, plutôt que l’infini dégradé des gris…

Mais c’est bien sur la nature géographique même du lieu que l’ambiguïté du monde actuel se cristallise. En effet, la forêt des Landes, créée artificiellement sous le régime de Napoléon III, est encore de nos jours la plus importante surface européenne plantée par l’homme. Alignés comme des petits soldats de plomb, les pins maritimes en constituent la très grande majorité. Ils ont tout d’abord permis la production massive de l’essence de térébenthine à la fin du dix-neuvième siècle, puis, après diverses autres utilisations industrielles, ils sont aujourd’hui essentiellement affectés à la fabrication de pâtes à papier et au bois de charpente.

Principalement en mains privées, le foncier qui a été éradiqué est bien le reflet des paradoxes du XXIe siècle : produire en monoculture au risque de tout perdre en une fois. Et ce n’est pas la première fois que ces catastrophes écologiques se produisent puisque que la presse a justement rappelé celle de 1949 lors de laquelle des étendues quasi équivalentes ont disparus alors, avec les mêmes causes (1) et les mêmes effets. La connaissance de l’histoire – science humaine la plus importante à assimiler de nos jours – n’a pas eu de conséquences sur les différents épisodes de replantations : toujours les éternels résineux parce que leur croissance est beaucoup plus rapide que celle des feuillus mais dont l’embrasement est plus rapide que les autres espèces.

Dans une société où le projet à court terme prend le pas sur une vision holistique à long terme, les attendus devraient toujours être mis en relation avec les conséquences dont on ne peut plus dire aujourd’hui qu’elles ne sont pas connues et quantifiables. Si on se penche sur le monde de la construction, on se rend compte que le matériau bois, par sa vertueuse valorisation, devient lui-même un protagoniste engagé au cœur des événements tragiques du moment qui non seulement anéantissent de la ressource durable à bâtir mais libèrent une quantité considérable de carbone dans l’atmosphère avec les conséquences y relatives.

Si les forêts domaniales du nord du continent qui alimentent généreusement en poteaux et poutres certaines réalisations pour une meilleure transition, sont  encore épargnées, ce n’est qu’une question d’années pour qu’elles soient également prises dans l’étau des risques de destruction par le feu. Les spécialistes l’affirment : « Nous devons nous préparer parce qu’un incendie hors norme dans les végétations et dans les forêts en Suisse, ce n’est malheureusement qu’une question de temps » (2). Les recherches récentes confirment que d’autres essences sont potentiellement utilisables pour la construction d’édifices et que c’est par la mixité des variétés botaniques que la forêt résistera mieux aux températures en constante hausse qui s’avancent aux devant des générations qui détiennent une partie des clés du futur. Il faut donc favoriser « la plantation de forêts biodiversifiées par rapport à la monoculture,  (et ainsi) on limite aussi la vulnérabilité des arbres face à certaines maladies endémiques, ou encore aux évènements climatiques » (3).

Cette forêt en feu du sud-ouest, comme beaucoup d’autres en cours et à venir, paye un lourd tribu en raison d’une conjonction de facteurs historiques ignorés, d’enjeux sociaux économiques non priorisés dans une courte vision politique et d’un changement climatique qui ne fait que s’accélérer. Pour conclure, il convient encore de se remémorer qu’à la fin des années 1960 déjà, le sociologue Edgar Morin, père de la « pensée complexe », alors invité en Californie au Salk Institute, prenait conscience de « la crête de la civilisation occidentale au moment où elle se retourne contre elle-même ». Soixante ans plus tard, un même constat pourrait être fait sur notre présent incandescent.

Voir « Tout bois », Interface n° 33, FAI, Genève, juin 2021 (https://www.fai-ge.ch/assets/interface-magazine/interface_33.pdf)

« Feu »,  Interface n° 42, FAI, Genève, juin 2025 (https://www.fai-ge.ch/assets/interface-magasine/42_fai_interface_web.pdf)

Notes :

2) Nicolas Schumacher, commandant des pompiers du canton de Genève (SIS), dans une interview à la RTS dans le cadre de la coopération Suisse-France lors des incendies de juillet 2026 dans les Landes, voir https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/un-incendie-hors-norme-en-suisse-est-une-question-de-temps-29314594.html, consulté le 6 août 2026. En 2025, il déclarait à propos des risques dans son canton : «  À Genève, nous avons analysé les forêts, les indices d’humidité et collaboré avec la Haute-Savoie et l’Ain. Il est clair que nous ne sommes pas à l’abri d’un feu majeur, même sur de petites surfaces », Interface n° 42, FAI, Genève, juin 2025, p. 27.

3) Yves Weinand, Interface n° 33, FAI, Genève, juin 2021, p. 25.

4) Bâtiment conçu et réalisé par Louis I.Kahn entre 1959 et 1965.

5) Edgar Morin, cité par Nicolas Truong, « Portrait », in Une vie, une œuvre Edgar Morin  Hors série, Le Monde, juillet 2026, p. 14.

Publié par

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de trente-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes qu'il a fondée. Il a été professeur de théorie (2015-2025) et de projet (2018-2025) à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL (1990-2000, 2004-2005) ainsi que dans plusieurs universités françaises (2003-2008). Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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