Zaha Hadid (1950-2016)

Elle était apparue au début des années quatre-vingt avec un projet hors de cette époque postmoderne qui hantait les revues d’alors. Elle venait de remporter le concours pour le « Peak de Hong Kong », sorte de club chic perché au sommet du pic de Kowloon qui surplombe de ses six-cents mètres la baie Victoria. Elle avait livré des planches dont le contenu étrange évoquait les aspirations futuristes d’Umberto Boccioni ou les toiles suprématistes russes. Une architecture topographique dont les porte-à-faux majestueux défiaient l’entendement. Des images très éloignées des sempiternels frontons décorant les hangars les plus improbables dont les publications abreuvaient les lecteurs jusqu’à l’écœurement. Malgré la prouesse artistique et intellectuelle, elle n’a jamais construit cet édifice. De même que les conceptions suivantes.

Mais elle a persévéré dans sa voie. Avec conviction, avec passion. Elle a continué à produire ces tableaux splendides, où l’espace devenait si improbablement fluide, qu’on finissait par y croire. A force, elle est devenue un emblème d’un pseudo mouvement architectural inventé au tournant des années quatre-vingt comme pour combler un vide théorique de cette fin de siècle glissant irrémédiablement vers l’éclectisme annoncé par la fin des grands récits. On parlait alors de déconstruction en architecture.

Elle n’aspirait qu’à une chose : construire. Bâtir pour prouver que ses intuitions virtuoses sur toiles pouvaient apporter leur pierre à l’édifice de la pensée architecturale. Rolf Fehlbaum, le directeur de la firme de meubles Vitra, fut le premier en 1990 à offrir à la dame de Bagdad cette opportunité tant désirée. Ce fut la petite caserne de pompiers du site de production à Weil am Rhein, dans le voisinage urbain allemand de Bâle. Achevé en 1993, soit il y a à peine plus de vingt ans, cet ouvrage de béton dont les murs obliques furent coulés dans des coffrages en bois pliés et tordus de la manière la plus incroyable, fit la une de tous les magazines, dépassant même le cadre de l’architecture. Une juste récompense pour celle dont la ténacité n’avait d’égale qu’une solide estime de soi. Depuis, elle a enchaîné les projets, par centaines, les réalisations, par dizaines, dans toutes les villes, sur tous les continents.

Qu’on ait apprécié ou non cette architecture « totale » – qui comprend aussi le design sous toutes se déclinaisons – où forme, fonction, structure et enveloppe s’entremêlent dans un foisonnement de courbes et contre-courbes, elle n’en restera pas moins une ambitieuse contribution à la pensée contemporaine. Zaha Hadid laissera aux générations futures des objets étranges et passionnés ainsi que de nombreux projets de papier (ou d’écran), que son auteur aurait certainement voulu achever dans une soif inassouvie de voir se réaliser encore et encore ce flot de créativité qui la caractérisait.

Une femme reconnue. De cette carrière somme toute assez courte, l’histoire retiendra encore qu’elle fut la première femme à recevoir le prestigieux prix Pritzker en 2004 et la médaille d’or du Royal Institute of British Architects (RIBA), il y a quelques semaines de cela. A l’occasion de la remise de ce dernier honneur, Sir Peter Cook, le célèbre fondateur d’Archigram, lui adressa cet élogieux propos : « Nous nous rendons compte que Kenzo Tange et Frank Lloyd Wright n’auraient pas pu tracer chaque ligne ou vérifier chaque joint, pourtant Zaha partage avec eux le rôle précieux d’une influence imposante, distincte et presqu’implacable sur tout ce qui, autour d’elle, cherche un résultat hors norme ».

Dans ce monde trop masculin de l’architecture mondiale starifiée, Zaha Hadid fut une étoile, une de celle qui a filé son propre fil, qui a tissé sa toile (au sens propre et figuré) au delà des modes et des influences.

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Brève biographie

Naissance le 31 octobre 1950

Etudes supérieure de mathématiques à l’Université américaine de Beyrouth

Etudes d’architecture à l’Architectural Association de Londres (avec Bernard Tschumi, Elia Zenghelis et Rem Koolhaas)

Travaille à l’OMA (Office for Metropolitan Architecture) à Rotterdam

Fonde en 1980 son agence à Londres (qui compte plus de 400 collaborateurs dans le monde)

Reçoit en 2003 le prix Mies van der Rohe

En 2004, le prix Pritzker

Décès le 31 mars 2016 à Miami

PS: ce blog a été publié la première fois sur la plateforme de l’hebdo.ch

MAH : et si on parlait d’architecture

Les semaines précédant la votation sur l’extension du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) ont été propices à toute sorte de commentaires journalistiques. Evoquant tour à tour les désaccords de point de vue sur le financement, les querelles des partis « pour et contre », les divergences sur la maîtrise du budget, la position politico-idéologique inconfortable du magistrat en charge des constructions, ces articles n’ont laissé, pour la plupart d’entre eux, que peu de place à la question de fond : l’analyse du concept architectural. Car de quoi parle-t-on dans nos sociétés actuelles ? En général de tout, sauf de projet. Par crainte d’aborder les questions culturelles? Par peur d’élever un tant soit peu un débat qui tient plus de la joute verbale que de l’échange intellectuel ? Par manque de connaissance des données ce qui conduit généralement vers une vision réductrice et démagogique des enjeux ?

Le MAH originel est un bâtiment du vingtième siècle (1903-1910) construit bien après la période dite faziste, celle du démantèlement des fortifications qui a donné jour au quartier des Tranchées. Il s’implante de manière remarquable à une articulation urbaine à la fois en plan et en coupe, absorbant par sa masse imposante les deux niveaux de la cité, tout en s’accrochant aux deux ponts de la rue Charles-Galland, qui marque son entrée principale. Son langage architectural est typique de cette période éclectique de fin de siècle dont les derniers avatars construits ont fait le lit de la critique qui a permis l’éclosion du Mouvement moderne. Le dessin de Marc Camoletti est certes d’une grande qualité « Beaux-Arts », mais il n’a pas pour autant révolutionné l’histoire de l’architecture.

La cour de la discorde. Si personne ne remet en cause la préservation du volume bâti et de son rapport à la ville préalablement décrit, il n’en va pas de même pour « l’offense » faite à sa cour que certains milieux de la conservation du patrimoine tentent de mettre en avant comme étant un crime de lèse-majesté. Personne ne s’est récemment publiquement positionné sur la définition de cette cour qui n’est qu’un espace de représentation, que l’on voudrait faire passer pour une lointaine référence aux palais italiens de la Renaissance. Ce lien historique peine à trouver justification à mes yeux. Son niveau de référence se situe en effet un étage en dessous de celui de l’entrée et sans connexion avec les boulevards le bordant. Son portique en arcs plein cintre ne distribue rien d’autre qu’arrières salles et dépôts. Un lieu fermé, un espace extérieur somme toute assez factice sans continuités qu’idéalisent les pourfendeurs de l’extension muséale nécessaire. Le MAH ne se situe pas dans un registre culturel tel que l’Altes Museum de Berlin (Karl-Friedrich Schinkel, 1826-1830), par exemple, où la majesté néoclassique de l’ouvrage transcende les genres par la rigueur absolue de son plan et de sa coupe et encore moins dans celui du Palais Farnese (Antonio di Sangallo et altr., 1517-1589) dont le dessin de la cour rivalise d’apparat avec celui de la façade majeure tournée sur la place qui lui offre son parvis.

La question du maintien de la substance patrimoniale est une chose sérieuse au sujet de laquelle il convient de porter un regard à la fois historique et  scientifique mais dénué de tout affect romantique. Le diagnostic posé sur le MAH il y a quelques années a abouti à la conclusion que le maintien de l’activité muséale dans ce lieu, impliquait le gain substantiel d’espaces complémentaires. Le projet de Jean Nouvel, et ses associés genevois, y avait répondu en 1998, en proposant une alternative consistant à une intervention à l’intérieur de cette cour. Au caractère somme toute artificiel de cet espace répond un concept qui empreinte les arcanes du détournement. A quelques cent ans d’intervalle, n’est-ce pas une belle inversion que propose l’architecte quand il redonne à ce lieu une fonction distributive effective, bien que revisitée, et lui confère un sens qu’il n’a peut-être jamais été capable de véhiculer ?

Une belle thématique architecturale. Remplir la cour d’un bâtiment historique n’est pas une nouveauté architecturale dans le monde de l’exposition (voir le Département des Arts de l’Islam, cour Visconti, Musée du Louvre, Rudy Riciotti et Mario Bellini, 2004-2012), ni même l’idée d’instrumentaliser celle du MAH. En effet pendant de nombreuses années, les étudiants du Professeur Vincent Mangeat, dans le cadre académique de l’EPFL, se sont attelés à formuler des réponses sur ce thème qui permet de rendre intérieur ce qui ne l’était pas. Le premier « projet Nouvel » pour le musée genevois, affichait une étonnante radicalité en occupant entièrement le vide central et en exhibant sa volumétrie au dessus des faîtes de l’ancien bâtiment. La perte de la spatialité intérieure fut critiquée et remise en question. L’évolution des études a quelque peu éteint ce souffle premier. De l’envolée lyrique française de départ, le projet est à l’arrivée plus politiquement et helvétiquement correct. Les compromis ont permis de gagner en qualité de lumière naturelle qui s’introduit de manière plus subtile au cœur de l’édifice.

Car c’est bien à l’aune de cette relation très ténue entre une façade de pierre – qui deviendra un décor intérieur – et un assemblage de métal et de verre, que sera jugée la valeur du projet proposé. Au delà de toutes discussions stériles, l’attention devra être portée sur sa capacité à introduire les nouvelles structures dans cette situation de renversement, où chaque intention constructive devra véhiculer la pensée originelle d’une insertion délicate au coeur du monolithe existant. Une attitude claire de contraste entre l’ancien et le nouveau, dont on pourrait arguer qu’elle date un peu du point de vue de la tendance actuelle de la transformation patrimoniale. Cependant mise en dialogue avec un bâtiment qui lui-même avait « un train de retard », j’y vois une belle ironie que les critiques du prochain siècle prendront plaisir à dévoiler.

Voulant à tout prix enterrer le projet par le référendum objet de la votation du 28 février 2016, certains opposants proposent d’enterrer complètement le nouveau musée. Dans ce qui se veut être une critique, mais qui est perçu comme un « contre-projet alternatif », et pour le rendre plus viable qu’un parking – ou une station des services industriels –, il s’agirait même de créer des ouvertures dans les deux murs de contention du remblai de la promenade de l’Observatoire. Autant dire s’engager dans une aberration aussi grande que les « étourderies » reprochées au projet Nouvel. Le résultat de ces antagonismes de « tranchées » cherche à pousser le citoyen genevois à dire non. Pour ne rien faire. Une fois encore. Des deux attitudes, soutenons la première qui conserve l’institution historique dans ses murs, révèle l’architecture existante et assume le dialogue entre la contemporanéité et la substance historique de Marc Camoletti.

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PS: ce blog a été publié la première fois sur la plateforme de l’hebdo.ch et le 18 février 2016 dans l’hebdomadaire.

Une tour végétale

Les communes de l’ouest lausannois ont actuellement le vent en poupe : prestigieux prix Wakker 2011 pour leur planification urbaine exemplaire, synergies multiples autour du pôle de savoir qu’est l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et, depuis peu, la présentation du premier édifice vertical du vingt-et-unième siècle en Suisse romande : la « Tour des Cèdres », sise au cœur de la commune de Chavannes-près-Renens. Issu d’un concours international, suite au vote positif des concitoyens – à près de soixante pourcents – pour la réalisation d’une tour sur leur territoire, le projet a été révélé au public le 3 novembre 2015. Damant le pion à sa « concurrente » qui ne verra jamais le jour sur le site de Beaulieu, la désormais abandonnée « Tour Taoua », celle qui va s’édifier le long de l’avenue du Tir fédéral, en rive du futur quartier des « Cèdres », aborde un thème conceptuel typique de la modernité : l’immeuble-villas, ici associé à la notion de grande hauteur.

En 1978, l’architecte et théoricien hollandais Rem Koohlaas, révèle dans son ouvrage Delirious New York, un ancien document appelé le « Théorème de 1909 » qui illustre une utopie où apparaissent des maisons individuelles posées sur les étages d’une grande structure en acier, héritées de la conception des premiers gratte-ciel de Chicago. Si ce dessin permet à l’auteur de développer des intentions théoriques qui lui sont propres – l’indépendance programmatique –, il est aussi révélateur d’une volonté persistante chez l’être humain de posséder à tout prix son « lopin de terre », fusse-t-il dans les nuages.

Les premiers concepts. Dès 1922, Le Corbusier proposait sa propre version de l’immeuble-villas, à travers des dessins désormais célèbres, où l’architecte conjuguait des appartements en duplex à de grandes loggias dans lesquelles la végétation pouvait se développer et donner l’illusion de presqu’habiter dans la nature. Si la conception urbaine est restée sous la forme de papier, le grand penseur du Mouvement moderne en réalisera néanmoins une version partielle, sous la forme du « Pavillon de L’Esprit nouveau » présenté lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs en 1924 à Paris.

La thématique de l’immeuble végétalisé prend plus tard encore une autre voie conceptuelle sous la plume de l’artiste Friedensreich Hundertwasser qui, dès les années cinquante, se pose en partisan d’une vision humaniste et écologique de la ville. Atteint en son fort intérieur par les affres de la deuxième guerre mondiale et ses conséquences dramatiques – la blessure de l’atomisation japonaise et la reconstruction massive « en angle droit » –, il en vient à développer une vision où la courbe, la nature, l’architecture et l’homme forment un tout harmonieux. A ses yeux, l’intégration de l’arbre est le symbole d’une « guérison » possible de l’architecture (titre d’un célèbre tableau de 1972). Il en concrétisera plusieurs versions construites dans les années quatre-vingt, dont sa propre maison à Vienne.

La French green touch. C’est enfin en France que s’effectuent les dernières recherches sur cette thématique à la fin du vingtième siècle sous l’impulsion de précurseurs comme Patrick Blanc – inventeur du « mur végétal » –, François Roche – architecte théoricien iconoclaste en marge de la production – ou Edouard François, considéré comme un des premiers architectes écologistes. Ce dernier réalise au début des années deux mille, la « Tower Flower », bâtiment étrange, sorte d’étagère à pots de fleurs géants, tout droit sortis de l’univers de l’artiste Jean-Pierre Raynaud, et qui a également bénéficié des conseils de Patrick Blanc. Conçu pour des appartements en accession à la propriété, le projet offre une version très radicale de l’immeuble-villas, sans doubles hauteurs, mais avec un effet saisissant, quand on le place dans le monde du logement à la française.

La future « Tour des Cèdres », due à l’architecte milanais Stefano Boeri, s’inscrit dans la continuité de pensée de cette vision initiée au siècle précédent. A Chavannes-près-Renens, le thème végétal est ici introduit dans les façades d’un immeuble vertical, faisant comme un écho centenaire aux propos du « Théorème de 1909 ». Il conjuguera près de trois mille mètres carrés de plantes en bacs avec environ quatre-vingt cèdres plantés en pleine terre et se développant en porte-à-faux de l’enveloppe.

L’écologie à l’italienne. L’architecte n’en n’est pas à son coup d’essai, puisqu’il vient de livrer deux immeubles de logements à Milan qui explorent ce principe de faire subsister des arbres à plus de cent mètres de hauteur. Ce projet, le « Bosco verticale » – la forêt verticale –, reprend à son compte les expériences précédemment décrites : introduction du végétal comme présence et élément de filtre entre l’habitat et le vide, jeu plastique et volumétrique permettant de libérer des espaces en double ou triple hauteur pour offrir de la place au développement des végétaux, maîtrise des composants biologiques pour la plantation en « jardinières ». A cela s’ajoute des technologies propres à notre époque qui exige le risque zéro, et donc d’être conforté par la science botanique – avec l’apport indispensable de la paysagiste Laura Gatti – et d’être confronté à un passage obligé en soufflerie pour contrôler la tenue des arbres face aux conditions météorologiques.

Forte de ce préalable déjà passablement médiatisé, la nouvelle tour qui prendra ses fondations dans les terres de la périphérie lausannoise, attise déjà toutes les espérances d’une architecture exploratrice et en accord avec son temps, celui de la « légèreté » décrite par le philosophe Gilles Lipovetski, dans son dernier ouvrage. En effet, les illustrations présentées dans les planches du concours sont une invitation à habiter à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, dans une attitude de bien-être, ou de « zénitude » – propre à notre époque –, face au lac et aux Alpes, avec comme premier plan un cèdre du Liban, planté en pleine terre au niveau de la terrasse : de quoi fasciner une tranche de la population en quête de nouveaux modes d’habiter.

Au delà de cette adéquation à l’air du temps, les auteurs du projet ont donc pour mission de matérialiser ce séduisant concept et d’ancrer cette tour dans le paysage de l’arc lémanique, afin d’éviter l’écueil de proposer une déclinaison trop littérale de celle érigée au sud des Alpes. C’est sous cette condition, certes ambitieuse – mais le principe même d’une tour dans ce lieu n’en est-elle la prémisse ? –, que le projet atteindra son objectif. Une finalité qui, depuis l’aube de l’humanité, confère à l’architecture le dessein de ne pas être un produit, mais bien une réflexion majeure pour un site, pour une région et pour les générations futures.

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http://lescedres.chavannes.ch

Sophie Nivet, Le Corbusier et l’immeuble-villas, Mardaga, Wavre, 2011

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L’architecture monumentale de nos rebuts (1)

L’architecture dite monumentale a-t-elle encore un rôle symbolique à jouer au sein de nos sociétés actuelles, par leur nature, ou par effet de balancier historique, l’égalitarisme est de rigueur? Par monumentale, je pense ici à une spatialité qui dépasse l’ordinaire. Celle qui affecte d’une manière ou d’une autre notre sens de la perception et modifie les codes de notre vécu. 

Il fut une époque lointaine où les efforts des architectes pour monumentaliser l’espace étaient concomitants avec la notion de spiritualité. Toute l’histoire de la grande architecture en atteste. Comme premier exemple, viennent à l’esprit les quarante-trois mètres de la demi-sphère du Panthéon d’Hadrien. Ouverte sur le cosmos par son incroyable oculus sommital, la grandeur de la coupole n’aspirait à rien d’autre que de démontrer la toute puissance de l’Empire romain – et son cortège de divinités païennes –, face aux balbutiements d’un christianisme naissant. Cette dernière religion, reprenant à son compte ce modèle, n’a fait que repousser les limites de la conception structurelle afin d’affirmer l’hégémonie divine à travers un espace sacré de plus en plus gigantesque, où le fidèle devait y reconnaître un signe fort « d’en haut ». 

Sécularisation du monument. A la fin du siècle des Lumières, les émeutiers de la Bastille ayant décapité toute velléité de continuité d’une monarchie de droit divin, les thèmes convoqués par le discours monumentaliste se sont alors tournés vers d’autres contenus dont on peut retenir : les cinq cent cinquante mètres du Crystal Palace de Sir Joseph Paxton qui abritaient dans sa nef d’acier et de verre les surfaces de l’exposition universelle de 1851 ; les neuf magistrales coupoles de la Salle des Imprimés – ancienne bibliothèque nationale – d’Henri Labrouste qui recouvrent de leurs fines arcades ciselées en acier tout le savoir de l’humanité ; l’immense salle de l’opéra Garnier renvoyant à la face du monde la virtuosité des répertoires classiques ou encore les visions piranèsiennes du palais de justice de Bruxelles, affirmant avec emphase l’indépendance du pouvoir judiciaire. 

Avec l’avénement de la démocratie, la spatialité monumentale est devenue, au cours des années, une expérience physique d’une plus grande rareté. En Suisse, pays où la modestie et la mesure priment sur la production de très grands volumes, les exemples construits au vingtième siècle se comptent sur les doigts de la main, le dernier en date étant peut-être la grande salle du Kultur- und Kongresszentrum Luzern (KKL) conçue par l’architecte Jean Nouvel.

Contraste saisissant. C’est dans cette région que vient d’être achevée la nouvelle centrale énergétique de Perlen. Adossée à la fabrique de papier du même nom, l’énorme structure s’installe dans une verdoyante contrée du nord-est de Lucerne, dans une plaine aux coteaux typiques de la Suisse centrale, où flotte comme un parfum originel et nostalgique de fondation confédérale. Ici s’est donc échouée cette espèce de porte-avions de béton et d’acier, ce gigantesque vaisseau interstellaire strié verticalement, cette machine sortie tout droit de l’imaginaire des Marvel. Ancré au bord du Reusskanal, cet immense radiateur – la métaphore n’est ici pas abusive – va transformer par le feu les surplus de notre humanité hypermoderne qui cherche, presque désespérément, une issue acceptable à son consumérisme effréné.

Là au cœur de cette tranquille campagne, tout est hors norme : tout d’abord la halle en béton qui accueille le ballet incessant des camions déversant les rebuts de la région ; puis les deux silos d’accumulation où une pince d’acier vient agripper les déchets pour les jeter dans les fourneaux ; enfin des kilomètres de galeries en acier zingué lancées dans les nefs industrielles où courent les tuyaux porteurs de la vapeur produite. La sentence biblique « poussière tu fus, et poussière tu redeviendras » se transforme en un nouvel axiome qui postule que « tout ce qui est produit par l’énergie redeviendra énergie ». 

A Rost, le feu est omniprésent. Ce n’est plus le feu de l’enfer, craint par le pénitent pénétrant les nefs gothiques magistrales, mais celui, volé pour les hommes sur le mont Olympe, et qui alimente les entrailles de ce temple dressé en hommage à un Prométhée des « Temps modernes » que le grand Chaplin ne renierait pas. A Rost, le géant produit annuellement l’équivalent énergétique de toute la ville de Lucerne, fournit de l’électricité pour trente-huit mille habitants, épargne la consommation de quarante millions de litres de carburant et réduit de nonante mille tonnes les rejets de CO2 dans l’atmosphère. Les chiffres sont titanesques, à l’image de cette centrale.

Une des principales questions que cette incroyable réalisation soulève, relève autant de l’architecture, de l’ingénierie ou des sciences de l’environnement que des statistiques. En effet, la boucle incessante de la production, de la consommation et de l’évacuation qui aboutit à ce type de recyclage, est-elle écologiquement équilibrée et se pose-t-elle comme une des composantes alternatives possibles à notre sortie programmée du nucléaire?

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Deon Architekten AG, Lucerne

www.deonag.ch/objekte/96-kva/ 

www.renergia.ch/

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Jean-Marc Lamunière (1925-2015)

Un grand protagoniste de la création architecturale moderne genevoise vient de nous quitter à l’aube de sa nonante-et-unième année. C’est bien plus qu’un professionnel de la construction qui tire son ultime révérence, c’est en effet également un théoricien et un enseignant que le monde de la culture vient de perdre.

Genevois de souche, il naquit à Rome en 1925, il entre à l’Université de Florence pour y poursuivre des études d’architecture. De 1950 à 1952, il s’éloigne encore une fois de sa ville d’origine, en se rendant à Mulhouse pour se confronter à la pratique, sous la direction des frères Perret, les précurseurs et les maîtres de la structure ponctuelle en béton armé. Il ne se départira jamais de cette première et définitive grande leçon d’architecture. Quelques années plus tard, il effectuera également un voyage initiatique aux Etats-Unis dont l’importance sur son travail ne sera jamais démentie : il y découvre l’esthétique constructive des œuvres de Ludwig Mies van der Rohe, dont les assemblages de profilés métalliques exploitent de manière admirable les qualité de la matière dans une maîtrise des proportions jusqu’alors inégalées.

Lors son implantation professionnelle à Genève, il bénéficie du boom des trente glorieuses, pour mettre en espace ce métissage qui unit le lyrisme italien à la raison française – ou américaine. Porté par une dynamique locale prolixe, le début de sa carrière le verra raconter sa passion de la structure à travers sa propre interpétation de la pensée de deux grands maîtres encore en activité : Le Corbusier et Ludwig Mies van der Rohe. Je pense par exemple à des œuvres de jeunesse comme l’immeuble des Ronzades à Genève (1955-1956), la tour Edipresse à Lausanne (1957-1961), la fabrique de chocolat Faverger à Versoix (1962-1968) ou les villas Bersch à Bernex (1965-1966) et Aumas à Jussy (1965-1968). A l’image d’ouvrages célèbres de l’architecte portugais Alvaro Siza, évoquant le maître finlandais Alvar Aalto, ou de celles de Mario Botta s’inspirant librement de la pensée de Louis I. Kahn, les bâtiments de Jean-Marc Lamunière, conçus « à la manière de », ont marqué, et marquent encore, le paysage urbain de la Romandie.

Mais c’est assurément dans les années soixante et septante, époque pendant laquelle la culture architecturale en Suisse romande effectuait une « traversée du désert », selon les termes de son ami l’historien Jacques Gubler, que son bureau a produit les ouvrages les plus remarquables et les plus personnels : les tours de Lancy (1961-1965), le siège de la Winterthur Assurances à Genève (1974-1978), en passant par la villa Dussel à Anières (1969-1974), l’immeuble mixte S.I. Internunité à Genève (1973-1980) ou encore le Conservatoire botanique de Genève (1967-1974). Dans cette période féconde, il fut entouré d’associés ou de collaborateurs de talent que son aura nationale attirait dans son modeste atelier, entièrement vitré, au dernier étage de l’immeuble des Terreaux-du-Temple dessiné par son renommé confrère Marc-Joseph Saugey.

C’est à cette même époque qu’il initie une carrière d’enseignant qui débute par des invitations dans une grande école américaine, pour se poursuivre à Zurich (EPFZ, 1970-1972), Genève (EAUG, 1972-1990) et Lausanne (EPFL, 1972-1992). A ses étudiants, dont je fus il y a trente ans, l’éphémère auditeur, il a fait connaître la théorie de l’histoire de l’architecture, la grande histoire, celle à laquelle on pouvait croire, celle qui relie l’Antiquité au Mouvement moderne, la Renaissance au néorationalisme. Il a donné les règles de la composition classique, les bases de la proportion structurelle, mais il a aussi abordé l’influence du texte ou de la citation sur la conception spatiale.

Lors de nos dernières discussions, très récentes, il évoquait avec nostalgie le temps de la modernité dont il fut un grand acteur local, ces années où le projet porté par une idée forte et progressiste prenait le pas sur les contraintes qui essorent le quotidien contemporain de leurs faibles ambitions. Cette époque bénie où la pensée des grands maîtres donnait sens à la création, cette période où un souffle de liberté a redéfini le contour de nos villes.

Il s’en est allé par un beau dimanche d’août. Je l’imagine longeant le portique majestueux de l’immeuble de Budé où il résidait depuis de longues années, perdu dans ses pensées, auréolé des volutes de fumée de sa célèbre pipe. Il a rejoint ses maîtres, condisciples et amis, au panthéon des architectes, là où, dans l’immatérialité du non-être, se retrouvent ceux qui ont bâti le socle de notre mémoire collective. 

Adieu donc, cher Jean-Marc, votre œuvre et votre pensée vous survivront, comme ont survécu celles de vos illustres prédécesseurs.

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Lamunière, Jean-Marc, Récits d’architecture, Editions Payot, Lausanne, 1996 

Charollais, Isabelle, Lamunière, Jean-Marc, Nemec, Michel, L’architecture à Genève 1919-1975, DAEL, Direction du patrimoine et des sites, Payot, Lausanne, 1999

Lamunière, Jean-Marc, L’architecture à Genève 1976-2000, DCTI, Direction du patrimoine et des sites, Infolio éditions, Gollion, 2007

Meier, Philippe, Jean-Marc Lamunière architecte, FAS section Genève, Genève 2007

Marchand, Bruno, Jean-Marc Lamunière – Regards sur son oeuvre, Infolio éditions, Gollion, 2007

Lamunière, Jean-Marc, Meier, Philippe, L’architecture à Genève XXIe siècle, DALE, Direction du patrimoine et des sites, Infolio éditions, Gollion, 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marc_Lamunière

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L’atelier de Giverny

Le voici donc cet atelier. Construit dès 1915 à moins de cent trente kilomètres du front de l’ouest stabilisé à l’automne de cette même année. Environ vingt mètres par quarante pour une hauteur de dix mètres. Dans l’imaginaire collectif, ce type de volume renvoie plus à une halle, une piscine, un hangar ou un entrepôt, qu’à un lieu de création picturale conçu par un homme de septante-cinq ans.

Petit, barbu, souvent qualifié de maussade, colérique, reclus mais immense par le talent et par l’œuvre qu’il lègue à l’humanité, Claude Monet habite depuis vingt-cinq années à Giverny lorsqu’il décide, en plein déchirement européen de ce début de vingtième siècle, de se faire construire un outil à la mesure de ce qu’il ambitionne : l’expérimentation d’un format nouveau – et hors d’échelle connue – adapté aux célèbres Nymphéas, qu’il appelait modestement ses « grandes décorations ». Pour cela, il troque son salon-atelier, sis au rez-de-chaussée de sa demeure familiale acquise en 1890, pour cette construction d’un genre inédit. Une gageure. En pleine guerre, avec des autorisations spéciales, il la fait placer de manière contiguë à son domicile de l’Eure. Pour sa réalisation, il fait appel à des techniques simples héritées de l’avènement de l’ère industrielle : de grandes poutres à treillis franchissant l’espace d’un seul tenant et ouvrant la toiture par de larges verrières. Une nouvelle vision de l’espace du peintre, héritée de la jeune génération d’alors qui s’abritait dans des soupentes, proches de l’éclat de l’astre solaire où l’apport de lumière  est zénithal et non plus frontal comme au dix-neuvième siècle. 

Préfiguration de l’atelier moderne. Le projet n’est cependant pas celui d’un architecte : pas de formalisme, pas d’ordre architectural, une bâtisse qui ne paye pas de mine, des matériaux pauvres qui révèlent un état de crise. Car ce n’était pas le propos du peintre que de l’inscrire dans une quelconque veine culturelle. Ce lieu respire l’urgence, la nécessité et une forme de sobriété qui le situe dans cette modernité, issue du monde de l’ingénieur, que Le Corbusier appelait de ses vœux quand il écrit Vers une architecture en 1923. 

Les photographies d’époque montrent le maître au cœur de cet espace. Seul. Seul, mais entouré de ces grands panneaux à l’origine de cette œuvre titanesque qui l’accompagnera jusqu’à son dernier souffle, exhalé dans son lit, à quelques mètres de cette antre lumineuse de la création. Celle qui a servi d’instrument frustre à la genèse de ce qui est désormais considéré comme faisant partie d’un des cycles majeurs, parmi les plus grands chefs d’œuvre de l’histoire moderne de la peinture. 

Evolution de l’usage. Aujourd’hui cet espace mythique est dévolu à la boutique du musée qui lui est consacré et qui a pris place dans le lieu même de sa production : sa propriété, avec sa demeure, son jardin et son étang. Aux toiles en cours de finition, aux chevalets couverts d’huiles colorées, ou aux sièges en bois, se substituent livres et reproductions, palette des gadgets de fabrication artisanale locale – ou orientale –, et tourniquets métalliques à souvenirs en tout genre que le visiteur du vingt-et-unième siècle récolte pour sa collection personnelle. D’aucuns y ont vu une évolution, et un détournement ironique de l’espace, que la bonhomie de Claude Monet aurait apprécié. J’y vois le consumérisme actuel envahissant un espace dont la mesure et le temps requièrent le vide et le silence. Le devenir de cet atelier hors norme conçu pour un destin hors norme n’appartient cependant pas à un jugement partial, son mérite étant avant tout d’encore exister dans sa forme et sa lumière.

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Corbu, cinquantième – l’art de la polémique

 Il y a quelques semaines, l’Hebdo évoquait dans ses colonnes de soi-disantes «révélations» sur un passé idéologique peu glorieux de l’une des icônes de la modernité, je veux parler de Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier. Sous les plumes de Xavier de Jarcy, François Chaslin ou Marc Perelman, on apprendrait seulement aujourd’hui, année du cinquantième anniversaire de son décès, que le grand architecte, originaire de nos contrées jurassiennes, aurait eu des accointances avec le régime de Vichy, voire pire, des propos et des attitudes soutenant des thèses doctrinales antisémites. En fait rien de vraiment nouveau, si ce n’est que des recherches plus approfondies – que la consultation  exhaustive des archives autorise – ont précisé des faits déjà avérés.

Depuis longtemps les historiens de la profession reconnaissent à ce génial créateur une période « trouble » pendant laquelle sa soif inassouvie d’un désir de construire à tout prix et sa volonté de mettre en volume ses idées architecturalement révolutionnaires, n’ont pas hésité à s’inscrire dans les vicissitudes d’une histoire récente qui a prôné – et prône encore – des raisonnements irrecevables. Celles qui ont démarqué en deux une France d’alors, agonisante et sans repères, par une ligne autant idéologique que géographique. Le Corbusier l’a franchie, « moralement parlant », comme beaucoup d’autres qui n’ont pas mesuré la portée de leurs affinités non électives. Son propre cousin, Pierre Jeanneret, avec qui il avait réalisé tant de chefs-d’œuvre d’avant-guerre, prend ses distances en rejoignant le «clan» des communistes. Ils ne se retrouveront que bien plus tard, lors de l’édification de Chandigahr.

Une architecture fasciste? Inqualifiable, inacceptable, inadmissible, tous ces qualificatifs sont certes justifiés pour rappeler ces faits. Et il faut assurément en parler. Dans une société sur-médiatisée où l’on peut rendre public tout et son contraire, le choix précis du moment pour s’en prendre à l’ordre établi – ici l’anniversaire de sa disparition  – peut aussi évidemment être lu comme étant la clé d’une possible audience. La thèse que postule le plus polémique d’entre ces objecteurs de mauvaise conscience, Marc Perelman, va encore plus loin dans son réquisitoire. Il avance que Le Corbusier serait, en plus de ces « penchants inadéquats », un architecte ayant bâti une œuvre « inhumaine », basée dès les années quarante sur le Modulor – principe de mesure de ses constructions – et dont la genèse serait liée à ce passé douteux. Les habitations « radieuses » ne seraient, aux dires de l’auteur, qu’ « une organisation carcérale qui, dépassant le sociologique et le politique, crée un corps unique saisi par la technologie du bâtiment moderne, un corps machine dans une vaste < machine à habiter >, une pâte malléable entre les mains de l’architecte démiurge et fasciste ». Les mots sont là, les mots sont durs.

A l’évidence, nos voisins en sont encore à régler les comptes d’une partition idéologique non assimilée. Cet ouvrage n’en est que le énième signe manifeste. Avec le recul du temps il s’agirait plus modestement, et avec plus de distance, d’essayer de faire la part des choses. En effet, comment, dans cet « hiver » d’un monde ravagé par les deux guerres les plus dévastatrices de l’histoire de l’humanité, pouvait-on distinguer le « bien » du « mal »? A cette époque, la décision « trouble » de suivre la France de Daladier ou de Pétain, opposée à celle de de Gaulle, ne devait pas être aussi patente que le jugement que l’on peut publier soixante années plus tard. Ici un constat et non une excuse.

L’autre débat qui s’instaure à nos frontières est la dénégation de ces « révélations » dans le cadre de l’exposition « Le Corbusier. Mesures de l’homme » qui se tient actuellement à Paris, au Centre Georges Pompidou, jusqu’au 3 août 2015, où elles sont totalement passées sous silence. Le journal Le Monde se fait l’écho d’échanges scripturaux entre pourfendeurs de l’image de l’indétrônable figure tutélaire de l’architecture moderne et ses irréductibles défenseurs. La Fondation Le Corbusier, qui possède tous les droits sur l’œuvre du maître, en prend pour son comptant par rapport à sa stature de « gardienne du temple », juchée dans sa tour d’ivoire, dans l’hypothétique crainte d’une fissuration de l’édifice culturel dont elle est la garante.

Controverse sur la forme et sur le fonds. Mais est-ce bien là le vrai propos? Doit-on juger l’œuvre ou son auteur? S’en tenir à la démolition en règle des grandes figures de l’art et de l’architecture au prétexte que leur comportement « moral » n’aurait pas résisté au déroulement vertueux de l’histoire, n’est-ce pas se tromper d’objectif quant à l’analyse de notre patrimoine? Discréditer l’architecture de Le Corbusier parce qu’il a tenté de s’acoquiner sans succès avec Mussolini, c’est dans le même élan nier le don créatif d’un Giuseppe Terragni, architecte mort à trente-neuf ans, blessé sur le front de Russie pour avoir embrassé les idéaux du Duce, c’est rejeter le talent d’un Alexandre-Théodore Brongniart au motif qu’il a œuvré sous les ordres de Napoléon Bonaparte, fossoyeur de millions de soldats à travers l’Europe, c’est renvoyer dans les cordes le génie d’Auguste Perret, pourtant appelé par l’Etat comme le reconstructeur « sauveur » de la cité du Havre dans les années cinquante, alors même qu’il était président de l’Ordre des architectes sous le régime de Pierre Laval.

Etre iconoclaste peut être une attitude salutaire. Encore faut-il qu’elle ne se limite pas à une vaine quête de moulins médiatiques. Et dans ce domaine, Marc Perelman s’attaque à une grande figure dans cette pratique « pamphlétaire ». En effet, Le Corbusier était passé maître dans l’art de détrôner les idées reçues : du plan Voisin pour un Paris « moderne » à la rhétorique polémique sur l’attribution honteuse du mandat pour le Palais des Nations à Genève en 1929, l’architecte, sur ce plan là tout au moins, n’a pas de leçons à recevoir.

Se payer la mort de l’auteur. Je reste persuadé que s’il est opportun d’accompagner la connaissance d’une œuvre par la perception des « conditions du discours », que Michel Foucault revendiquait déjà dans les années soixante. Il m’apparaît cependant vain de concentrer une approche critique sous le seul critère d’un épisode biographique. Il n’est pas non plus inutile de rappeler que le grand sémiologue Roland Barthes affirmait que « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur ». Ou pour le dire autrement, que celui qui analyse une œuvre – le récepteur – doit être en capacité de faire abstraction de la vie du concepteur – l’émetteur. Faire émerger le passé du créateur et le rendre interdépendant de l’influence qu’il aurait pu avoir sur l’œuvre elle-même, fait-il réellement sens? Au delà de l’information historique, non réfutable, je partage l’idée que ce sont les objets construits, ou projetés, qui sont la finalité du discours. 

La vraie question est donc de savoir si l’Unité d’habitation de Marseille, l’église de Ronchamp ou le palais de l’Assemblée de Chandigahr pourront un jour être intellectuellement « démontés » en tant qu’œuvres architecturales en argumentant sur le parcours biographique de son auteur? Pour moi André Malraux, ne s’est pas trompé, lorsque, de sa voix emplissant de son tremolo légendaire la cour carrée du Louvre, il lançait au monde ému par la mort du grand architecte : « La gloire trouve à travers l’outrage son suprême éclat, et cette gloire-là s’adressait à une œuvre plus qu’à une personne ». L’autre vraie question, certes plus connexe, est bien de mesurer si cette critique a une opportunité de surpasser l’œuvre elle-même. Les contributions écrites de Roland Barthes ont démontré que l’art de la critique peut tendre à devenir œuvre à part entière. Celle de Perelman doit encore attendre. L’histoire en jugera.

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Exposition « Le Corbusier. Mesures de l’homme »,

www.centrepompidou.fr/cpv/resource/coy8gny/rzyodRb

Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français, 2015

François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015

Marc Perelman, Le Corbusier, Une froide vision du monde, Michalon, 2015

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Il faut sauver le cinéma Plaza

Dans l’univers impitoyable de l’immobilier du bout du lac, l’annonce, par la voie de la Feuille des avis officiels du canton de Genève du 27 février 2015, concernant la demande de démolition de la salle de cinéma « Le Plaza » sonnerait-elle le glas de ce lieu emblématique des années cinquante, dont la paternité revient à l’architecte Marc-Joseph Saugey? Inexploitée depuis plusieurs années, la salle est depuis peu de temps désaffectée petit à petit dans la plus grande discrétion afin d’accréditer sa nécessaire disparition. La question, qui est posée en filigrane de ce triste événement, est la suivante : jusqu’où le droit légitime de la rentabilité privée peut-il prendre le pas sur l’inestimable valeur culturelle d’un espace architecturale au sens collectif du terme?

Le code « M 7363-2 », que la presse administrative a fait imprimer au sein de sa liste des demandes de permis de démolir, n’est que l’énième épisode d’un imbroglio juridico-financier dans lequel l’Etat de Genève a, dans un premier temps, réussi à classer l’ensemble « Mont-Blanc Centre », mais où le propriétaire, à force d’acharnement, a obtenu du Tribunal fédéral une décision qui casse partiellement celle du classement global. En effet, la mesure de protection envisagée par les autorités genevoises se voit contrainte de détacher la salle de cinéma de ce classement, sous couvert du droit à un obtenir un rendement convenable d’un bien privé. Ainsi ont tranché les juges de Mont-Repos. Dans cet affrontement qui dure depuis plusieurs années, on ne peut s’empêcher de penser qu’on se situe plus dans un « règlement de compte », où « avoir la peau » de l’autre est l’objectif inavoué de la société propriétaire, dans un duel à distance, qui ressemble plus à mauvaise scène urbaine du Far West qu’à une opération réfléchie et constructive. Pour preuve, la demande de démolition est déposée sans aucun projet pour remplacer l’espace dédié au septième art. Un but : détruire. L’ennui, et ce n’est pas le moindre, c’est que l’enjeu cette passe d’armes n’est autre qu’une pièce majeure de la culture architecturale genevoise de la période moderne.

Un cinéma d’avant-garde

Le Plaza c’est d’abord l’insertion très subtile d’un volume dans une cour laissée libre par l’implantation des immeubles de bureau du grand complexe «Mont-Blanc Centre», qui se projette dès l’année 1951 en lieu et place d’anciens bâtiments. Il s’agit d’une des, si ce n’est la, première grande opération de remodelage urbain qui façonne l’image de la ville moderne à Genève. L’architecte propose une agrégation de plusieurs activités (bureaux, commerces, restaurant, cinéma) dans un angle urbain en pente en bas de la rue de Chantepoulet. Il ménage de manière très convaincante un passage couvert, une terrasse pour le restaurant, des trottoirs abrités et une rampe de parking très bien intégrée.

Le Plaza c’est ensuite la première salle en Suisse s’équipant du procédé Cinemascope, adopté et présenté en 1953 par la 20th Century Fox. A la largeur de l’écran requis pour y projeter les films techniquement les plus contemporains de l’époque, se développe une très grande salle de plus de 1200 places avec sa galerie. C’est au moment de son inauguration le cinéma plus important de Genève.

Le Plaza c’est encore la première structure en aluminium jamais construite en Suisse. Développée avec l’ingénieur civil Pierre Froidevaux, elle emprunte au monde de l’aviation ses formes légèrement biaises et arrondies. Visible depuis le foyer d’entrée, elles accrochent les escaliers menant à la galerie

Le Plaza c’est enfin la nostalgie des longues files d’attente des spectateurs, qui des années cinquante aux années quatre-vingt, se sont tenues à l’extérieur, mais à couvert, sur ce sol en caoutchouc posé en légère pente vers les deux caisses situées derrière la paroi de verre qui laissait entrevoir le rideau séparant le monde réel de celui de la fiction. C’était aussi l’époque où se jouaient les grosses productions hollywoodiennes, que l’on ne présentaient pas encore sous le terme globalisé de « blockbusters », et dont on entendait les dialogues à travers le velours rouge, quand par malheur on arrivait en retard. C’était aussi le temps où l’on n’abreuvait pas encore le « client » de seaux de pop corn, ces derniers attendant l’entracte pour s’enquérir du cône glacé désiré que des hôtesses distribuaient avec une forme de grâce.

Une mobilisation citoyenne

Une pétition a été lancée depuis quelques semaines visant à demander aux autorités  genevoises d’entrer dans une discussion pour rendre à ce lieu sa destinée et sa spatialité. Soutenues par plusieurs associations culturelles, cette démarche ne va pas sans rappeler des événements similaires qui se sont déroulés il y a plus de vingt ans, visant également la destruction d’une autre salle de l’architecte Marc-Joseph Saugey, cette fois-ci l’ancien Cinéma « Le Paris » (1955-1957), devenu Manhattan. Après une grande campagne de presse et une mobilisation au niveau national, la salle a été sauvée et est connue aujourd’hui sous le nom de l’« Auditorium Arditi ». Plus proche de nous, les exemples de la salle du « Capitole », rachetée par la ville de Lausanne en 2010, ou de la réhabilitation en cours du cinéma «Empire» à Genève, montrent que des solutions sont toujours possibles. En prenant appui sur ces expériences citoyennes réussies et y mettant de la bonne volonté, il y a assurément dans cette ville des personnes qui sont prêtes à prendre le sujet en considération pour lui trouver une issue favorable. Gageons que cette dernière sera trouvée, pour le bien collectif que représente cette œuvre architecturale.

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Coll. d’auteurs, Le cinéma Manhattan à Genève. Révélation d’un espace, Association pour la sauvegarde du cinéma Manhattan, Genève, 1992

Meier, Philippe, Marc-Joseph Saugey architecte, FAS Genève, 2012

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Le Pritzker : on en parle (2)

En 2014, l’architecte japonais Shigeru Ban a été auréolé du célèbre prix Pritzker. Le nom du prochain lauréat, quarantième de rang, attribué le 23 mars prochain, est attendu comme ceux que les célèbres statuettes dorées californiennes honorent chaque année. A quelques jours du résultat, risquons-nous donc à un pronostic et postulons que l’architecte britannique David Chipperfield a de réelles et objectives chances de l’emporter.

Européen malgré tout

Chipperfield parce que la création architecturale européenne est la plus à même d’être mise à nouveau à l’honneur. En effet, depuis 2009, date de l’attribution du prix à notre concitoyen Peter Zumthor, cinq des six derniers nominés provenaient du contient asiatique. Un retour sur le vieux continent ne ferait que confirmer que la mégalopole européenne, cette région qui court de la Grande-Bretagne au Nord de l’Italie, appelée aussi la dorsale européenne ou encore la « Banane bleue », selon la terminologie du géographe Roger Brunet, est bien une des zones culturelles les plus influentes au monde. Bien que construisant dans le monde entier, ce représentant de Sa Majesté reste avant tout un penseur européen dans son approche architecturale. Sa conception de plans très rigoureux, sa mémoire quant à l’importance de l’entablement « trilithique » antique – deux pierres verticales supportant une pierre horizontale –, son goût pour une matérialité sobre et raffinée, le place parmi les héritiers d’une tradition moderne classique dont l’épi-centre se situerait encore plus au nord, proche des eaux froides de la Baltique. Bien que déjà très reconnu, et un peu à la mode, il s’affirme néanmoins depuis quelques années comme étant une figure incontournable de la création architecturale européenne.

Une carrière très accomplie

Chipperfield parce que sa carrière initiée au début des années septante dans les rangs de la célèbre et très londonienne AA School of architecture, s’est poursuivie très tôt au Japon puis un peu partout en Europe et dans le monde. Son oeuvre bâtie a abordé presque tous les programmes contemporains, allant du musée au logement, de l’hôtel au bâtiment administratif, ou de la villa à la bibliothèque. Ses piles en béton qui se répètent dans le Tyrol autrichien, les très élancées dalles en porte-à-faux du pavillon pour la Coupe de l’America à Valence ou les innombrables panneaux rectangulaires de verre recyclé du Musée Folkwang à Essen, sont les éléments distinctifs de sa signature architecturale. Pour compléter les multiples facettes de son talent, il ose la confrontation à l’histoire ancienne – transformation du Neues Museum à Berlin – ou à l’histoire plus récente – restauration de la Neue Nationalgalerie, chef d’oeuvre de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe des années soixante. Enseignant à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne entre 1993 et 1994, David Chipperfield a également partagé son savoir dans de nombreuses écoles d’architecture en Europe et dans le monde. Elevé à l’ordre du Mérite par l’Etat allemand en 2009, anobli par la reine Elisabeth en 2010, et récent lauréat du projet pour le nouveau siège de la Fondation Nobel à Stockholm, il ne lui manque plus que l’obtention du Pritzker prize, le «Nobel de l’architecture», pour étoffer ce parcours exemplaire.

On en reparle.

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Voir le précédent blog sur le sujet, posté le 3 mars 2015

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Vallées alpines et béton armé

Depuis quelques années, le patrimoine de la modernité est le sujet de toutes les attentions de la part des milieux de la culture architecturale et de la conservation du domaine bâti. Cette période très faste, qui s’étend des années vingt aux années septante, a donné lieu à plusieurs recherches et de nombreux ouvrages y relatifs. Au début des années nonante, sous l’impulsion de la Direction des monuments et sites du canton de Genève, l’Institut de théorie et d’histoire de l’architecture de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, initie la tendance en Suisse romande par une remarquable publication sur L’architecture à Genève. Sous la conduite du professeur Jean-Marc Lamunière, fondateur et co-directeur de cet institut, les recherches historiques mettent en lumière une production d’une très grande qualité que le cours des années avaient un peu occultée. Suivront ensuite le deuxième tome de la série genevoise couvrant les années 1976 à 2000, – le troisième et dernier opus étant actuellement en préparation – et le plus récent livre sur l’Architecture du canton de Vaud 1920-1975

Le dernier en date, qui vient de paraître aux éditions Infolio, L’architecture du 20e siècle en Valais 1920-1975, analyse les ouvrages de cette même époque considérée comme étant suffisamment proche pour être directement présente dans la mémoire collective actuelle et suffisamment éloignée pour appartenir déjà à l’histoire.

ville ou nature

Si la question d’un répertoire raisonné de l’architecture moderne autour des deux grandes agglomérations lémaniques ne souffraient d’aucun doute quant à la pertinence de leur propos qualitatif et quantitatif, le référencement du domaine construit valaisan pouvait laisser planer une forme d’incertitude quant à l’ampleur de son contenu. Or il n’en n’est rien, et les deux-cents projets présentés soutiennent largement la comparaison avec leurs pairs plus urbains. Car c’est bien sur ce plan que la production architecturale de ce canton alpin, vingt-cinq fois moins peuplé au kilomètre carré que ne l’est celui du bout du lac, se démarque et interpèle le lecteur. En effet, si les cités périphériques genevoises de Meyrin ou du Lignon s’affirment comme étant les emblèmes d’un Mouvement moderne tout puissant, au sortir de la deuxième guerre mondiale, les subtiles interventions dans les vallées rhodaniennes ou les majestueuses infrastructures de la production hydroélectriques sont une autre réponse que cette pensée forte, ayant régi le monde de l’architecture pendant près de cinquante ans, donne à voir.

La situation géologique très mouvementée du canton a incité les architectes et les ingénieurs à réfléchir sur la question de l’insertion dans la pente, thème cher aux enseignants des écoles d’architecture en Suisse, ce qui a donné corps à un nombre insoupçonné de réalisations de qualité. Cette même contrainte géographique a porté sur le devant de la scène une matérialité engendrée par le Mouvement moderne : le béton armé. En se confrontant à ce paysage façonné par les mouvements telluriques des temps immémoriaux, les auteurs ont d’abord privilégié un rapport dialectique entre architecture et nature. Puis, ils l’ont allié aux propriétés quasi infinies de ce matériau dont la noblesse est proportionnelle au talent de ceux qui en ont inexorablement défini les contours plastiques par l’effort de leurs recherches passionnées.

entre ouvrages d’art et d’architecture

En parcourant les photographies en noir et blanc, desquelles sourd une palpable envie de bâtir un territoire, deux thèmes dominants émergent : d’une part les admirables structures de l’ingénieur Alexandre Sarrasin (1895-1976) et, d’autre part, la plasticité avant-gardiste dédiée à l’espace sacré. 

Ingénieur civil de formation, Alexandre Sarrasin a installé sur la géographie accidentée du canton de sculpturales interventions en béton armé qui enjambent routes, ruisseaux et fleuve. Les élégantes formes jetées dans le vide de la topographie sont le reflet d’une éclatante l’évolution des premières applications de cette matière que le père du béton armé en Suisse, l’ingénieur Robert Maillard (1972-1940), avait développé dès le début du vingtième siècle. Dans ces œuvres, la mémoire du cintre en bois, réceptacle de la masse minérale coulée, est encore très présente sur la surface visible des ponts, viaducs ou autres barrages. 

On découvre par la suite que ce canton catholique par essence, a vénéré, dans ces années-là, autant la matérialité que l’esprit, par une approche non-conventionnelle de la conception de ses églises. Le premier geste fort installe au cœur d’une paisible vallée verdoyante, une nef blanche, sans aucune modénature : c’est l’église «Notre-Dame-du-Bon-Conseil » à Lourtier, réalisée en 1932 par le célèbre architecte turinois Alberto Sartoris. Suivent plusieurs ouvrages remarquables qui affirment une forme d’union sacrée entre le lieu de culte et la mise en œuvre du béton armé. Elle trouve son apogée dans l’improbable église Saint-Nicolas d’Hérémence de Walter Maria Föderer, qui offre au paysage de cette ancienne commune rebelle ses facettes découpées et au croyant une spatialité digne des plus grands exemples historiques.

La question qui va se poser, et qui se pose déjà, est le maintien de ce patrimoine dont la rudesse de façade cache une fragilité conceptuelle quant à sa nécessaire restauration. Si parfois la facilité de la démolition a tranché sur une possible, et plus difficile, conservation, gageons que ces ouvrages, qui feront bientôt l’objet de mesures de protection, susciteront un intérêt de la part de leur propriétaire pour en faire perdurer cette âme progressiste que nos prédécesseurs avaient durablement su y insuffler.

+ d’infos

Charollais, Isabelle, Lamunière, Jean-Marc, Nemec, Michel, L’architecture à Genève 1919-1975, édition Payot, Lausanne, 1999

Lamunière, Jean-Marc, L’architecture à Genève 1976-2000, Infolio éditions, Gollion, 2007

Lamunière, Jean-Marc, Meier, Philippe, L’architecture à Genève au XXIe siècle 2000-2013, Infolio éditions, Gollion, 2015 (en préparation)

Marchand, Bruno (sous la dir.), Architecture du canton de Vaud 1920-1975, PPUR, Lausanne, 2012

Coll. d’auteurs, L’architecture du 20e siècle en Valais 1920-1975, Infolio éditions, Gollion, 2014

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