Crans-Montana en Valais existe en tant que station de montagne, au sens d’un lieu de villégiature pour les homo urbis, depuis la fin du 19ème siècle grâce à la présence de nombreux sanatoriums qui la positionne comme une destination très réputée en Europe. Chaque ville ou canton suisse y installe son propre complexe de soins qui persiste encore de nos jours, mais sous la forme de cliniques privées très prisées comme la « Berner Klinik Montana » ou la « Luzerner Höhenklinik Montana ». En 1911, c’est la mise en service d’un funiculaire qui permet de relier le village d’altitude à la ville de Sierre en plaine, là où circulent les transports publics ferroviaires. A la fin des années 1950, comme partout ailleurs, la fonction médicale originale des sanatorium diminuant de manière drastique suite à la découverte du vaccin contre la tuberculose, la conversion vers les sports d’hiver s’effectue alors naturellement.
Le projet de la création d’Aminona, doit principalement sa genèse à l’initiative des architectes genevois André et Francis Gaillard, le premier cité bénéficiant de sa courte expérience aux côtés de Marcel Breuer quand celui-ci réalise la station haut-savoyarde de Flaine (1960-1976). L’opération valaisanne s’étale sur près de vingt années, puisqu’elle commence au début des années 1960 et se termine en 1978. Elle prend comme base de planification une analyse de l’étendue du domaine skiable autour du glacier de la « Plaine morte » à plus de 3000 mètres d’altitude. Il est alors imaginé la création d’une nouvelle télécabine, celle du Petit-Mont-Bonvin, aujourd’hui désaffectée, comme étant un raccourci ou un complément aux deux liaisons principales irriguant déjà les pistes depuis la station située plus à l’ouest. Comme pour tout projet de cette ampleur et fondé sur une page blanche, celle de la tabula rasa bien ancrée dans la culture de la modernité, les initiants se tournent d’abord vers un « partenaire financier, [en l’occurence] la Banque Leclerc à Genève, qui achète les terrains nécessaires à la réalisation de ce projet, situé sur la commune de Molens à 1500 m. d’altitude, au lieu-dit L’Aminona » (1).

Une mixité recherchée
Suite à un repérage précis des lieux, le développement « urbain de montagne » prévoit principalement des logements, mis exclusivement à la vente, mais également des hôtels, des équipements, des espaces de culture et de loisirs. « Le projet débute par la réalisation en 1966 de la route à flanc de coteau qui assure la liaison avec Crans-Montana. Le plan directeur du 26 juillet 1968 prévoit un ensemble de 23 tours d’un gabarit de sept à douze étages sur rez » (2). La construction débute en 1970. Ne seront réalisées que trois tours, ainsi que la base de la quatrième. Les raisons de la difficulté à développer la station sont multiples, elles sont à chercher entre autres causes dans des « lois restrictives sur l’acquisition de logements par des étrangers ainsi que la faillite de la Banque Leclerc » (3). Ne reste aujourd’hui qu’un embryon d’ensemble dont la cohérence globale peine à être comprise, malgré des qualités indéniables sous-jacentes.
La composition architecturale de l’ensemble se base sur un « socle » à redents très habilement dessiné qui accueille logements et activités, sur laquelle s’élèvent les tours. Le projet cherche à s’intégrer aux courbes de niveaux tout en organisant un réseau viaire qui s’appuie sur la topographie. L’approche résolument contemporaine pour l’époque est défendue par son auteur : « Il s’agit pour l’architecte non seulement d’assurer l’unité d’un ensemble fonctionnel et économiquement valable, de l’intégrer dans son site, mais aussi de créer, dans un langage architectonique contemporain, des espaces, des ensembles volumétriques favorisant cette forme de vie associative qui fait le charme de nombreuses stations construites autour d’un centre existant » (4).

Architecture verticale
Ce qui différencie la station d’Aminona de ses contemporaines, c’est le recours à l’usage de tours dans son parti d’implantation. On sait, depuis l’aube de la construction raisonnée du paysage, que la notion de verticalité a fasciné l’homme. Qu’elle affirme la puissance de la féodalité, de la religion ou de l’économie, la tour a marqué les silhouettes des villes et des campagnes depuis des siècles. Ce n’est que récemment que le logement collectif en a pris possession pour s’inscrire dans cette vison moderne de la composition urbaine.
Les vallées n’ont historiquement pas échappé à ce phénomène, les clochers des églises s’inscrivant de manière forte dans le paysage alpin. Les stations de ski ont aussi érigé leurs tours, mais de manière somme toute assez sporadique. On citera : l’hôtel tour de Vittorio Bonadè Bottino à Sestrières (1932), les tours de Philippe Douillet aux Ménuires (1964-70) ou la tour Super-Crans de Jean-Marie Ellenberger (1963-1968) (5). La critique qui est très souvent adressée à la tour, rejoignant celle faite à l’encontre des barres, est qu’elle est «uniforme et envahissante, sans distinction du site d’implantation […] aussi bien en ville, qu’en bord de mer, en montagne ou en Afrique, sans aucun souci d’intégration dans le contexte environnant ; mais on avait édifié un «signal» affirmant la modernité » (6).
En altitude, la tour se confronte à l’image traditionnelle et très forte que la mémoire collective se fait de l’habitat alpin. Sur les pentes, la lente colonisation par l’homme s’est faite au travers de constructions provisoires et saisonnières souvent qualifiées d’architecture vernaculaire. La modernité n’y a été invitée que très récemment et de manière fortuite, due aux hasards de rencontres qui ont su forcer le verrou de la convention. Depuis des siècles, « le chalet alpin utilisait le bois ou la pierre du pays suivant les disponibilités ; le pignon était triangulaire pour que la pluie s’écoule facilement, la couverture en ardoise ou en lauze ; la petitesse des fenêtres, la cheminée, indispensable puisque seul, le feu de bois permettait de se chauffer, concouraient à l’homogénéité de la construction. L’urbanisme était assuré, en gros, par le désir de réduire au minimum les surfaces de cheminement à déneiger. Les maisons étaient donc très proches les unes des autres, blotties ensemble comme pour mieux se défendre des intempéries » (7).

Construire pour le plus grand nombre
A Aminona, dans les années 1960, il s’est agi, comme ailleurs dans les Alpes, d’importer à la montagne une architecture de masse, où tout a été mis en œuvre pour faciliter la tâche du citadin en villégiature. Dans ces années, on promulgue la vision d’une montagne qui n’est plus vouée à l’effort, à la sueur, voire à la tragédie. Une montagne qui se consomme, « tout cela dans un contexte contemporain. C’est-à-dire dans une liberté de possibles, aussi bien des possibles comportementaux que des possibles environnementaux comme par exemple le confort, la sécurité, la fluidité » (8). Cependant instiller sur les paturages enneigés un urbanisme moderne pour les masses, et de surcroît en béton et qui, renvoie de facto à la « banlieue » des années soixante, fut aussi un peu le drame de ces stations en terme d’image dans l’opinion publique, parce qu’elles rompaient de manière presque tragique avec la tradition.
Conscient de ces enjeux d’image négative, André Gaillard rompt avec le radicalisme de ce langage moderne qu’il a côtoyé à Flaine, en introduisant dans son expression architecturale des éléments de composition qui devaient la rendre plus accessible, pour ne pas dire plus « sympathique ». Il qualifie cette approche du dessin des façades par le terme de « caractère » (9) qu’il subordonne aux sites dans lesquels il intervient. . Il « va chercher l’inspiration du caractère de son architecture sur les flancs de l’Himalaya, il en fait même un argument de vente. En témoignent aujourd’hui encore la rue de Lhassa – c’est ainsi qu’il baptise le chemin d’accès aux résidences – et l’appellation de ‘résidences Kandahar’ pour les logements de vacances » (10). L’introduction de larges toitures et de balcons en bois – évocation rassurante du chalet, même si ici la référence est tibétaine –, mis en œuvre en dualité avec les bétons préfabriqués texturés des parties pleines est une tentative de conférer à l’ensemble une forme de recevabilité que la réalité du moment a malheureusement invalidé dans les faits : une faillite, un arrêt des chantiers et une opération « avortée ».
Depuis des décennies, plusieurs projets d’extensions ont été envisagés avec nombre de promoteurs de toutes origines à la manette. Actuellement, à l’est de l’embryon de la station d’André Gaillard, la montagne est scarifiée par de nombreux murs de soutènement et par moult balafres de terres compactées dans l’attente d’un complexe aux accents étrangers. Sans en connaître particulièrement les tenants et aboutissants, gageons que l’architecture y sera une pâle imitation pseudo-vernaculaire d’immeubles sans âmes, que les trois « totems » des années 1960 ne pourront que tristement ignorer…
+ d’infos
André et Francis Gaillard, puis André Gaillard + arch. associés R. Boysan A. Milone P. Petrovic Y. Ray (1960-1978)
Sur le travail de Gaillard à Aminona voir, Martine Jaquet, « Des Alpes à la mer – L’architecture d’André Gaillard », Archives de la construction moderne, PPUR, Lausanne, 2005.
Le présent texte s’appuie en partie sur un travail d’atelier de projet de troisième année à la HES-SO, Hepia Genève (2022) où l’auteur enseigne : une extension de la station d’Aminona,. De même que certains éléments du présent article sont adaptés d’une publication parue en 2006 (« Densifier le paysage – Des logements pour la station de Flaine » , EPFL, Lausanne, 2006), relatant autre projet d’atelier à l’EPFL, où l’auteur avait été invité (2004-2005) et traitant d’un agrandissement de la station de Flaine.
Voir aussi dans ce même blog :
La montagne moderne
https://architextuel.ch/la-montagne-moderne-2/
https://architextuel.ch/la-montagne-moderne-3/
Notes
1) Martine Jaquet (sous la direction de), « Des Alpes à la mer – L’architecture d’André Gaillard », Archives de la construction moderne, PPUR, Lausanne, 2005, p. 174.
2) Ibidem, p. 174.
3) Ibidem, p. 175.
4) André Gaillard, « Nouvelle stations touristiques en montagne », in Architecture, formes, fonctions, 1963-1964, Kraft éditions, pp.124-129.
5) La tour de Jean-Marie Ellenberger se trouve à l’ouest d’Aminona, sur l’ancienne commune de Randogne, au lieu-dit Vermala. Depuis les pistes de skiA ou depuis la plaine, on peut comparer les deux émergences verticales de la station. A propos de la tour « Super-Crans », voir Sylvie Doriot Galofaro, Jean-Marie Ellenberger (1913-1988), un architecte moderne – De l’aéroport de Genève à Super-Crans, édition Slatkine, Genève, 2020, pp. 78-88.
6) Georges Cumin, Aménagement & Montagne, n° 100, mai 1991, p. 103.
7) Eric Boissonnas, Flaine la création, édition du Linteau, Paris, 1994, p. 33.
8) Jean-Paul Brusson, Architecture et qualité des lieux en montagne – Cordon, Megève, Flaine, Revue Géographique Alpine, Collection Ascendances, Grenoble, 1996, p 173.
9) Martine Jaquet, op. cit., p. 48.
10) Ibidem, p. 50.

